Audiovisuel croissance zéro? La déflation à venir

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Le système audiovisuel vu d’en haut

Mélangeons pêle-mêle les télévisions, gratuites et payantes, la filière cinéma, de la production aux salles de cinéma, les services de vidéo à la demande, par abonnement ou à l’acte, la vidéo classique, DVD et Bluray, enfin les services de distribution finale des programmes, box triple play, câble, satellite, réseaux hertziens. Tout cela constitue un système interdépendant. La plupart du temps les études se concentrent sur ces interdépendances : conséquences de l’émergence des plateformes sur le financement du cinéma, relations entre les chaînes et les producteurs, etc. Il est intéressant cependant d’examiner aussi ce qui se passe quand on enferme toutes ces composantes dans un sac, une boite noire, pour contempler cette fois les relations de tout ce système avec son environnement.

Vue d’en haut, la boite noire « système audiovisuel » peut être globalement considérée comme une machine qui transforme de l’argent en programmes et en revenus. Plus précisément les ressources qui alimentent le système (ses inputs) sont de trois ordres :

  • Les dépenses des consommateurs
  • Les dépenses des entreprises en publicité
  • Les ressources publiques, la redevance, les éventuelles subventions. La redevance est certes in fine payée par les consommateurs, mais son caractère obligatoire et notamment la fixation politique de son montant impliquent de lui réserver un traitement à part.

En retour le système, comme une cellule vivante, transforme ces ressources en outputs de trois types :

  • Des programmes audiovisuels
  • Des salaires et des emplois
  • Des profits

Les trente glorieuses de l’audiovisuel sont terminées, du moins en Europe

Les grands pays européens, malgré des différences dans le rythme du changement, ont tous connus une période qui va approximativement de 1975 à 2005 caractérisée par une croissance continue des ressources et par un régime d’inflation. En France par exemple, les ressources de l’audiovisuel ont été multipliées par 3,5 en valeur réelle (inflation déduite) entre 1980 et 2005. Dans cette période, les trois composantes qui alimentent le système étaient en pleine forme : les dépenses des consommateurs, sollicitées par l’apparition du câble, du satellite, de la télévision payante et de la vidéo, les dépenses des entreprises avec la multiplication des chaînes privées et leurs écrans publicitaires, enfin la redevance était assise sur un nombre croissant de foyers et dans certains pays comme l’Allemagne ou la France son montant a augmenté nettement. Pourtant dans le même temps la production de programmes n’a pas augmenté dans la même proportion. En France par exemple le nombre de films de cinéma produits ne fait « que » doubler entre environ 120 autour de 1980 et 240 en 2005. On assiste alors à une polarisation croissante entre des programmes « premium » (films de cinéma, droits du football, séries américaines) dont la quantité ne croit pas beaucoup mais dont les prix s’envolent et une production de programmes courants qui augmente mais à prix à peu près constants. La « boite noire » audiovisuelle enfle à mesure que ses ressources augmentent, et les plus importants de ses programmes connaissent une inflation considérable.

Dans le même temps se met en place une régulation interne du secteur fondée sur des taux. Obligations de production des chaînes proportionnelles à leur chiffre d’affaires, régimes de « remontée de recettes », contrats des sociétés d’auteurs, contributions aux comptes de soutien du CNC. En régime d’inflation des ressources cette architecture de taux, même âprement discutée, bénéficie à tout le monde et organise une répartition de la croissance entre les partenaires. On constate que l’emploi se développe, les rémunérations aussi comme les profits des entreprises. Après un emballement spéculatif inouï au début de l’année 2000 les valeurs boursières restent élevées en 2005. L’action TF1 par exemple qui fluctue aujourd’hui autour de 8 euros, en valait 73 au premier semestre 2000, mais encore 25 en 2005. L’évolution est la même par exemple pour l’action Mediaset de Berlusconi.

Avec les années 2010 cependant la thermodynamique du système audiovisuel change peu à peu et se reconfigure de manière très différente. Des sources puissantes de déflation commencent à peser et la régulation par les taux pose à présent de douloureux problèmes.

Les six sources de déflation.

Par déflation[1] il faut entendre ici le fait que des biens et services soient proposés à des prix décroissants même si leur demande reste bien orientée, voire croissante. La déflation est un phénomène différent de ce qu’on appelle généralement une crise. Pour un économiste il peut s’agir d’un phénomène sain quand la baisse des prix traduit des gains de productivité, une meilleure efficacité pour proposer le bien ou le service. En revanche la déflation peut découler de phénomènes externes, réglementaires par exemple, ou du fait d’une concurrence déloyale pesant sur les prix. L’audiovisuel est confronté à des pressions déflationnistes relevant des deux catégories :

  1. L’accès aux services de télévision est plus efficace et moins coûteux

En France, jusqu’au milieu des années 2000, jusqu’à la fin des trente glorieuses de l’audiovisuel donc, l’accès aux chaînes de télévision et aux nouveaux services supposait pour le consommateur soit de se limiter à six chaînes, soit de dépenser entre 15 et 25 euros par mois pour le simple accès basique. TPS, Canalsatellite ou Numéricâble, proposaient pour ce prix d’accéder à environ une trentaine de canaux. Les offres triple play ont cassé progressivement ce marché, jusqu’à devenir la forme principale d’accès à la télévision. Il est difficile aujourd’hui de bien identifier le prix de ce service audiovisuel de base dans une facture qui comprend également l’accès à internet et le téléphone fixe, mais quand cette option est proposée séparément sa valeur varie de 4 à 10 euros. Le service d’accès a donc vu son prix divisé par quatre pour certains consommateurs et pour d’autres par deux. Bien sûr le nombre de foyers concernés a augmenté, mais pas dans la même proportion. Les quelques 17,2 millions de foyers ayant accès à un bouquet de chaînes en 2018 (source CSA) ne payent finalement pas plus pour cet accès que les 5,1 millions de foyers de 2001 : environ 1,4 milliards d’euros par an au total. Le tout aujourd’hui pour un accès de bien meilleure qualité, en HD, à haut débit, proposant l’accès à la demande, etc.

Il s’agit ici d’un cas pur de prix baissant grâce à une technologie plus efficace, avec une forte croissance de la demande, mais au total des ressources entrant dans le système qui stagnent malgré cette croissance. Or une partie des ressources de l’amont du système était assise sur ces dépenses d’accès, qui non seulement ne croissent plus mais vont sans doute décroître progressivement.

  • Le prix de l’abonnement aux chaînes payantes baisse

Partout en Europe, la concurrence des services de svod proposant des abonnements compris entre 5 et 15 euros par mois, a conduit les chaînes payantes à baisser leurs prix, en particulier Sky et Canal+. Selon l’Observatoire Européen de l’Audiovisuel, le revenu net par mois et par abonné (ARPU) était de 16 euros par mois en 2018 en moyenne pour l’ensemble des chaîne payantes. Il était de l’ordre de 24 dix ans auparavant. Mais cette baisse de prix n’est pas toujours une source d’économie pour les consommateurs car dans le même temps la dispersion des offres de droits sportifs entre plusieurs opérateurs les contraint souvent, s’ils veulent conserver la même offre de programmes, à redépenser dans un second abonnement spécialisé l’économie qu’ils réalisent sur l’offre premium. Mais au total, toujours selon l’Observatoire Européen de l’audiovisuel la dépense globale en chaînes payantes n’augmente plus que de 0,6% par an, croissance d’ailleurs essentiellement réalisée à l’Est et au Sud de l’Europe.

On a pu exposer ailleurs sur ce site que cette diminution du prix de l’abonnement aux services payants, contrairement à la baisse du coût de l’accès, n’était pas due principalement à des progrès techniques sains mais en grande partie à des pratiques relevant du dumping d’acteurs extra-européens bien financés et déficitaires, faussant ainsi la concurrence : le Qatar, Mediapro et son actionnaire chinois, Disney, Amazon, et Apple.

  • La catastrophe de la vidéo physique

Les marchés européens du DVD et du BluRay baissent de 14% par an depuis 2005. Ce phénomène est bien connu, mais l’ampleur de cette moindre dépense pour les consommateurs l’est moins. En 2004 les ménages français avaient dépensé 2 milliards d’euros en vidéo. En 2019, le même poste de dépense est tombé en-dessous de 400 millions. En euros constants, c’est une division par 6. Certes entre temps la VOD à l’acte s’est substituée en partie au marché de la vidéo physique, mais au total le poids des dépenses pour la vidéo, physique ou dématérialisée, est aujourd’hui environ au tiers de sa valeur de 2004. La même chose s’observe en Allemagne ou au Royaume-Uni. Le résultat en Europe, si on additionne les ventes physiques et la VOD à l’acte, c’est que ce sont plus de 3 milliards d’euros qui se sont envolés entre 2012 et 2018 et qui n’alimentent plus notre « boite noire » du système audiovisuel.

  • Le marché publicitaire de la télévision stagne

En longue période les dépenses publicitaires ont tendance à croitre un peu plus vite que le PIB des économies occidentales. Et au sein de ces dépenses qui, dans les trente glorieuses audiovisuelles, croissaient de l’ordre de 4 à 5% par an, la part de la télévision s’était régulièrement accrue. En France les recettes commerciales de la télévision ont été multipliées par 3 entre 1985 et 2000. Mais à partir de 2000, cette croissance s’est arrêtée. En monnaie constante les recettes pulicaires de 2019 sont même inférieures à celles de 2000. Pourtant les entreprises n’ont pas décidé de faire moins de promotions, moins de campagnes de publicité. Mais il se trouve qu’avec Google et Facebook elles utilisent des supports qui, outre qu’ils sont plus souples et plus précis dans leurs cibles, sont aussi beaucoup moins chers. Il est toujours difficile de comparer les instruments de mesure publicitaire des différents médias, mais mille « impressions » sur Facebook seront facturées entre 5 et 10 euros, quand un spot de télévision sera vendu plus de 20 euros pour mille téléspectateurs. Les annonceurs, ou du moins la plupart des gros annonceurs, pensent donc faire des économies et gagner en efficacité en transférant des budgets destinés à la télévision vers le « digital ». Cela n’a pas empêché la télévision de réussir à augmenter ses tarifs, le « coût par mille », mais l’effet global est une stagnation des recettes. La quasi-totalité de la croissance du marché publicitaire depuis vingt ans a été captée par les supports numériques et surtout par deux groupes, Google et Facebook.

  • Youtube triplement déflationniste

La croissance vertigineuse de l’audience mondiale de Youtube est longtemps passée en-dessous des radars de la profession. Aujourd’hui, au Royaume-Uni, en Allemagne, en France, on découvre que le service est la première « chaîne » pour les moins de 34 ans comme le révélait l’OFCOM en 2019 à Londres ou le site Mediaperspektiven en Allemagne. Dans de nombreuses capitales, Youtube est même déjà probablement la première chaîne tout court. Pourtant ses recettes publicitaires, enfin publiées récemment par Alphabet, n’étaient que de 15 milliards de dollars en 2019. Bien entendu ce chiffre, dans l’absolu, est considérable, mais rapporté à l’audience du service, c’est une valeur plutôt modeste et qui a d’ailleurs déçu les observateurs américains. Le marché publicitaire mondial de la télévision était en effet de l’ordre de 200 milliards de dollars en 2018, avec une croissance attendue de 1% en 2019. Cela donne à Youtube une part de marché de l’ordre de 7% pour une part d’audience sur les cibles de référence du marché publicitaire qui doit être comprise entre 10 et 15%. Cet écart s’explique en grande partie par les tarifs très bas pratiqués par la plateforme. Il s’agit d’un premier effet déflationniste sur les prix de la publicité en vidéo.

L’audience même de YouTube, désormais également en prime time, exerce un second effet déflationniste sur le marché en diminuant progressivement, notamment sur les cibles jeunes, les audiences des chaines traditionnelles. L’érosion du prime-time et la raréfaction progressive des gros écrans publicitaires (plus de six millions de téléspectateurs) déprime le marché. Youtube n’est pas le seul facteur de cette tendance, amorcée dès la multiplication du nombre de chaînes, mais en est un puissant accélérateur.

Enfin, de manière plus souterraine encore, Youtube exerce une pression à la baisse de certaines rémunérations sur le marché de la production audiovisuelle. En France les 300 chaînes comportant plus d’un million d’abonnés sont majoritairement des services professionnels (maisons de disques, MCN) mais des milliers d’autres ont suscité des compétences en matière de prise de vue, de prise son et de montage qui font se développer un tissu semi-professionnel qui vient concurrencer avec des prix plus faibles des domaines comme la production institutionnelle ou la couverture d’événements culturels.

  • La baisse des ressources des audiovisuels publics européens

C’est dans ce contexte de la multiplication de facteurs déflationnistes pesant sur le système audiovisuel qu’il faut situer la tendance à la stagnation et maintenant à l’érosion des ressources de services publics audiovisuels observée partout en Europe. Le phénomène est pour l’instant masqué par l’existence en Grande-Bretagne et en Allemagne de garanties pluriannuelles des ressources qui portent jusqu’en 2022 ou 2027. Mais la BBC est soumise à des menaces de révision voire de suppression de la redevance sous sa forme actuelle. L’audiovisuel public allemand a demandé officiellement en 2019 une augmentation de ses ressources qui a très peu de chances de passer, des pressions politiques en sens inverse se multipliant. En France, en Belgique flamande, en Suisse, en Irlande entre autres des décisions de diminution des ressources des service publics sont d’ores et déjà prises. Après des décennies de croissance, les ressources publiques de l’audiovisuel ont commencé à stagner à partir de 2016 et sont désormais orientées à la baisse, pour l’instant sur un rythme modéré (-1% en 2019). Cette question est traitée avec plus de détails ailleurs sur ce site.

Les conséquences de ces pressions déflationnistes

La déflation n’est pas forcément synonyme de crise et si l’on revient à la « boite noire » de l’audiovisuel considéré comme un tout, il est frappant de remarquer que les quantités physiques qui la caractérisent, par opposition aux grandeurs monétaires, connaissent une croissance remarquable. Le service final rendu aux téléspectateurs s’améliore incontestablement. L’audience globale des programmes augmente ; on n’a jamais regardé autant de films, de séries, d’émissions d’informations, sur une aussi grande palette d’écrans. La structure de cette audience est en cours de mutation rapide, mais son volume n’est pas menacé, bien au contraire. Le nombre de foyers disposant d’un accès élargi aux programmes de toute nature se développe rapidement. La qualité des téléviseurs en amélioration constante, la généralisation du très haut débit, celle de la HD voire aujourd’hui de la 4K, la possibilité de regarder des programmes en déplacement et dans toutes les pièces du foyer font que l’expérience audiovisuelle d’un Européen de 2020 est sans conteste bien meilleure qu’il y a dix ans et s’améliore encore régulièrement. Enfin la quantité de programmes produits croît plutôt plus vite que dans le régime inflationniste précédent.

 Mais tous ces progrès se font dans un contexte de ressources qui ne croissent plus désormais que très lentement.

Les pressions déflationnistes n’ont pas encore déployé tous leurs effets. Mais dans un système régulé par des pourcentages, la diminution des ressources de certains sous-ensembles du domaine se répercute douloureusement de l’aval vers l’amont. Quelques signes avant-coureurs apparaissent. Ainsi, parce qu’ils sont en quelques sorte en bout de chaîne, les auteurs ont vu pour la première fois depuis longtemps les perceptions audiovisuelles de la SACD et de la SCAM diminuer légèrement en 2018 (-3%). Il s’agit peut-être en partie d’un effet conjoncturel, mais d’une manière générale la gestion collective des auteurs est fondée sur des pourcentages assis sur une base dont la seule composante en croissance est la svod. Mais on a vu que la croissance de ce domaine risquait de ne pas compenser la baisse des recettes de la vidéo et des télévisions payantes classiques. On observe de même pour les journalistes de télévision une stagnation des emplois en CDI et CDD depuis 2014, seul le nombre de pigistes continuant à croître, ce qui se traduit par une baisse de la rémunération moyenne. Enfin, plus connues sont les répercussions des baisses de ressources de certaines chaines de télévision sur les finances des comptes de soutien à la production audiovisuelle et cinématographique. Le CNC lui-même a annoncé une baisse de ses soutiens en 2020 (-7%) et le rapport du Sénat qui lui est consacré prévoit une stagnation voire une légère diminution des ressources du centre jusqu’au moins 2023. Après des décennies de croissance cette diminution est un signe important d’un changement de régime et d’époque.

Mérites et dangers de la déflation (partielle)

Certaines de ces évolutions sont la conséquence de progrès techniques et de gains d’efficacité dans le service rendu au consommateur final ou aux entreprises. Personne n’a envie de retourner aux anciennes méthodes de distribution du signal analogique, lourdes et coûteuses. Ni d’interdire aux annonceurs de bénéficier de la précision et de la souplesse des supports numériques pour leurs campagnes de promotion. Il existe ensuite une écologie vertueuse de la déflation qui repose sur une répercussion complète des baisses de ressources tout le long de la filière. Par exemple pour les films et certains programmes audiovisuels, les pressions déflationnistes pourraient sûrement être absorbées par une baisse des devis. Mais dans la vraie vie les rapports de force entre les acteurs, que l’inflation vient lubrifier, s’échauffent considérablement quand les affaires tournent dans l’autre sens. Les agents par exemple vont-ils accepter tranquillement que leurs 10% portent sur des sommes diminuées ? Encore s’agit-il, pour les stars du box-office, d’agir sur des rémunérations très élevées qui relèvent d’une économie de la rente. Mais dans d’autres cas l’acceptation d’une baisse de revenus peut avoir des conséquences plus difficiles voire insupportables. Le récent rapport Racine a montré par exemple que les auteurs étaient en France et dans leur ensemble en situation de grande précarité et faiblement rémunérés. Leur demander de prendre une part de la déflation en se serrant la ceinture n’ira pas de soi.

D’autre part un autre phénomène vient aggraver l’économie générale du système. Si les tendances déflationnistes s’accumulent, en Europe, il y a pourtant deux exceptions qui, eux, connaissent une forte inflation. Les droits sportifs sont le principal problème. L’étude du CSA de 2017 intitulée « sport et télévision, contributions croisées » montrait un doublement des montants de droits sportifs entre 2003 et 2016 : de 755 à 1450 millions d’euros.

Depuis 2016 cette tendance ne s’est pas inversée, au contraire, puisque par exemple les droits de la ligue des champions de football sont passés de 420 millions d’euros pour 2013-2018 à 1145 millions pour 2021-2024, soit presque un triplement. Dans un système aux ressources globales stagnantes cette inflation des droits sportifs se finance nécessairement au détriment des autres composantes du système, et en premier lieu au détriment du cinéma et de la fiction.

Enfin, si on se place maintenant non plus au niveau français ou européen mais mondial, on ne peut pas oublier l’inflation considérable en cours dans la production audiovisuelle américaine, principalement au bénéfice des séries et de leurs créateurs. Le tableau suivant en donne quelques exemples :

Transactions récentes Montant en M$ Acheteur Durée
Rachats de séries
Friends 425 Warner  
The Office 500 Universal  
Seinfeld >500 Netflix  
The Big Bang Theory >500 Warner  
Contrats de showrunners
Ryan Murphy 300 Netflix  
JJ Abrams 275 Warner  
David Benioff et Dan Weisss 200 Netflix  
Shonda Rhimes >100 Netflix 4 ans
Kenya Barris 100 Netflix 3 ans
Julie Plec 60 Universal 4 ans

Il s’agit évidemment d’ordres de grandeur qui dépassent l’imagination de ce côté-ci de l’Atlantique. Pourtant certaines des pressions déflationnistes qui jouent en Europe sont également à l’œuvre aux Etats-Unis, comme l’écroulement de la vidéo, la concurrence « digitale » sur le marché publicitaire, ou le phénomène du « cord-cutting ». Un foyer américain qui se désabonne de son paquet de chaînes du câble ou du satellite (souvent plus de 100 dollars par mois) peut bien ensuite empiler trois, quatre, voire six abonnements en streaming, il fait toujours des économies. Au total le cord cutting représente une diminution importante des ressources globales de l’audiovisuel américain. Comment alors l’extraordinaire inflation du coût des séries et des showrunners est-elle finançable dans ce contexte? Il faut se tourner vers le fonctionnement du système financier américain pour le comprendre : soit en recourant à la dette (Netflix), soit en se tournant vers la bourse et les grands fonds de gestion (Warner, Disney et en fait tous les autres), la machine américaine trouve à se financer sans difficultés en anticipant une valorisation de ces investissements sur le marché mondial. En particulier sur le marché européen, déflationniste, lui, et asphyxié par les droits sportifs.

Conclusion : so what ?

L’analyse du système audiovisuel « vu d’en haut » ne permet sûrement pas de résoudre les épineux et nombreux problèmes concrets qui se posent à lui. Mais il éclaire une perspective sur les points suivants :

  • Le système vit une transition entre un régime inflationniste et un autre où les ressources stagnent. Une grande partie de cette stagnation provient de gains réels de productivité et d’efficacité du service rendu, il s’agit donc de causes saines et durables. Le système n’est donc ni en crise ni en expansion, mais dans une phase d’adaptation qui risque de détériorer la situation de certaines de ses composantes : auteurs, journalistes, distributeurs, producteurs indépendants.
  • Les sous-secteurs ayant les moins bonnes positions de négociation dans la remontée de recettes doivent se méfier de la régulation par les taux et lui préférer des accords en valeurs absolues.
  • La baisse des ressources des audiovisuels publics, qui peut être justifiée pour des raisons politiques ou comme incitation à des organisations plus efficaces, intervient cependant au plus mauvais moment en Europe.
  • Une manière efficace d’aider le secteur serait de mettre fin à l’inflation des droits sportifs, que rien ne justifie économiquement.

[1] Le terme de déflation est en général utilisé en macro-économie pour caractériser une situation d’ensemble de l’économie. Ici nous ne parlons que d’un secteur particulier et je reconnais qu’il s‘agit en partie d’un abus de langage, mais on le pardonnera peut-être puisqu’il s‘agit de l’appliquer à un système, un petit système par rapport à l’ensemble de l’économie mais un système quand même. La simple notion de « baisse de prix » n’aurait pas la même portée.

Alain LE DIBERDER

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3 réponses sur “Audiovisuel croissance zéro? La déflation à venir”

  1. Très bon angle, à mettre en perspective avec cet article de Matthew Ball sur les interactions entre cette “boîte noire” de l’audiovisuel et le reste de l’économie: https://www.matthewball.vc/all/minedmedia

    Le sujet du sport est particulièrement intéressant à mon sens, il y a forcément quelque chose qui justifie cette inflation, au moins aux yeux de ceux qui payent chaque année plus pour les droits. Le sport est peut-être la seule catégorie de contenus qui maintient l’ARPU relativement haut pour les offres payantes. Mettre fin à l’inflation des droits veut probablement dire pousser les ayant-droits à lancer leurs propres plateformes pour commercialiser les compétitions, et laisser les diffuseurs se battre avec Youtube et Netflix sur le contenu scripté.

    1. @wmartucci@gamail.com
      Merci pour votre appréciation et pour l’article en effet profond et utile de Matthew Ball dont je recommande à mon tour la lecture. Je pense qu’en effet la bonne logique, et la meilleure situation pour tous, serait que les organisateurs de compétitions sportives (UEFA, FIFA, LNR, F1 etc) proposent leurs propres plateformes. Sans spéculation alimentée par des fonds extérieures au domaine, on pourrait ainsi assister à une convergence vers le véritable prix d’équilibre de ces programmes. Mais je crois que ce prix d’équilibre serait sans doute assez décevant pur ces organismes, comme l’indiquent les tentatives pour l’instant sans succès de la F1 par exemple ou de la NBA il y a quelques années. Il est probable que les organisateurs reviendraient alors voir les diffuseurs en découvrant que trouver et conserver des abonnés est, aussi, un métier. Qui n’est pas le leur. Mais dans le cas contraire, si le sport pouvait trouver sa propre économie audiovisuelle, il n’y aurait rien à y redire. Je crains cependant que les quinze dernières années aient été une parenthèse d’enrichissement artificiel et sans cause, autre que des paris perdus par des Altice, British Telecom, fonds quatari, et même Orange à un moment, dans une époque désormais révolue.

      1. Merci pour le retour. Je vous rejoins en ce qui concerne les revenus du sport qui ont beaucoup de chances de baisser en cas de commercialisation directe. Le scenario opposé serait que ces nouvelles plateformes fassent l’objet d’une guerre entre super-aggrégateurs (Amazon, Apple, Disney ?) qui chercheraient à en obtenir la distribution exclusive pour attirer ou retenir les fans dans leur écosystème, en poursuivant finalement les dynamiques qui ont permis l’inflation des droits jusqu’ici. Ce scenario marche aussi si ces acteurs achètent directement les droits, nous verrons ce que devient la Champions League sur Amazon en Allemagne… ou avec les diffuseurs dans un rôle de producteurs/aggrégateurs intermédiaires eux-mêmes aggrégés par les nouveaux géants, auquel cas le sport ne serait plus une source de pertes ?

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