10%… de nuances de gris

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Piratage, porno, travail au noir, secrets de YouTube, l’audiovisuel a beau être par définition un domaine en pleine lumière, sondé, pesé, mesuré par une vingtaine d’administrations et d’instituts spécialisés, il n’en conserve pas moins ses replis et ses zones d’ombre. Or ce ne sont pas des détails…

1 : les vidéos porno sont la sixième « chaîne » la plus regardée en France

Le porno a été le pionnier d’à peu près tous les domaines du numérique. Premier, et longtemps presque seul, à croire à la vidéo en ligne, et donc à s’intéresser aux développements des algorithmes de compression numérique. Premier à développer le paiement en ligne. Premier à mettre en oeuvre des business models innovants, le freemium notamment, mais aussi l’abonnement à un service vidéo (la SVOD est une invention du porno). Premier à être rentable en ligne. Mais ce domaine étant par nature plus à la recherche de paradis fiscaux que de communication financière, il s’est écrit très vite un peu n’importe quoi au sujet de son économie et de la taille de son marché. Certains y ont vu la plus grosse activité sur Internet, on a pu lire qu’un site web sur quatre était un site porno. En 2018 encore, les évaluations du marché mondial du X en ligne variaient entre 5 et … 97 milliards de dollars.

Une entreprise domine cependant ce marché, MindGeek, propriétaire entre autres des services PornHub, YouPorn ou RedTube ainsi que d’une centaine d’autres. Créée en 2004 au Québec par l’Allemand Fabian Thylmann,  elle est en fait constituée d’une toile d’araignée particulièrement complexe de sociétés installées à Curaçao, aux Iles Vierges, au Luxembourg et autres havres de paix fiscaux et légaux. La société déclarait un chiffre d’affaires de 460 millions de dollars en 2015. Selon le site de mesure d’audience similarweb, les trois plus importants sites de MindGeek représentaient en mars 2019 environ 12% du total du trafic « adulte » dans le monde.

Au sein de la galaxie MindGeek le site PornHub, leader du marché, n’est en revanche pas avare de chiffres et d’analyses. On pourra lire sur le vertigineux site pornhub/insight une série d’analyses croustillantes sur la géographie mondiale et même régionale des mots-clés recherchés, à partir des 4403 pétaoctets distribués en 2018 (un péta-octet c’est un million de giga-octets). Bref en combinant les données de PornHub et de Similarweb, on arrive à estimer la durée passée en France à regarder des vidéos porno : 7,5 millions d’heures par jour. Ce volume, rapporté à l’ensemble de la population de plus de 4 ans équipé TV (l’univers TV de Médiamètrie) donne une durée d’écoute par individu de 7,45 minutes par jour, soit encore une part d’audience de 3,5% de la télévision. Cela place donc la vidéo porno juste en-dessous de l’audience de France 5 et devant C8 ou TMC.

2 : Le piratage est en pleine forme et coûte plus d’un milliard au domaine chaque année.

Regarder des vidéos normalement payantes sans les payer reste une activité massive et multiforme en France. La mise en place de l’Hadopi à partir de 2010, puis l’essor des plateformes légales de VOD et de SVOD avaient pu laisser espérer au moins une diminution du piratage. Il n’en a rien été. L’usage du peer-to-peer a certes très vite baissé dès 2011. Mais d’autres formes ont prospéré : les sites de téléchargement, le streaming de vidéo, le streaming de chaînes à péage. Selon des données remontant à 2014, l’ « audience » des sites de streaming illégal était de l’ordre de 6 millions de personnes à la fin 2014, en croissance lente, et celle des sites de téléchargement de 8 millions. En 2016, à Arte, on estimait que la part du trafic pirate sortant des serveurs de la chaîne était de 5 à 15% du total. Plusieurs sites reconstituaient en permanence la totalité de l’offre en ligne d’Arte, pourtant gratuite. Plus récemment l’ALPA, l’organisme privé de lutte contre le piratage, se fondant sur des travaux de Médiamétrie, estimait à 13,5 millions à la fin 2018 les personnes visitant régulièrement un service pirate. A sa fermeture en décembre 2017 le site bordelais illégal ARTV.watch qui proposait un abonnement à plus d’une centaine de chaînes, comptait 800.000 abonnés.

Les dégâts dans la filière sont considérables. Canal+ estime que le piratage lui fait perdre 500.000 abonnés, soit 250 millions d’euros par an. Il faut rappeler que 250 millions de moins pour Canal+ représentent ensuite au moins 50 millions de moins dans la production de films et de séries. Une étude du cabinet Ernst & Young a estimé que l’ensemble de la filière audiovisuelle française (en incluant ici les jeux vidéo) perdait chaque année 1,18 milliards d’euros à cause du piratage. Et que dire de la division par quatre du marché de la vidéo en quinze ans, dont le marché final est passé de 2 milliards d’euros en 2004 à moins de 450 millions en 2018 ? Il est courant aujourd’hui d’y voir une « inévitable dématérialisation », selon laquelle il serait arrivé au DVD ce qui est arrivé au CD, avec Netflix dans le rôle d’Itunes ou de Spotify. Mais c’est un parallèle scandaleux ! La décroissance du marché de la vidéo a démarré en 2004, au moment où la barre de 20% des foyers raccordés au haut débit a été franchie et c’est le seul facteur explicatif sérieux. Et Netflix n’a ouvert en France qu’en octobre 2014 quand le mal était fait.

La faiblesse des réponses politiques face à cette situation est confondante. Et la complicité des quatre fournisseurs d’accès est évidente. Peur de s’aliéner un éventuel électorat jeune, recul devant le lobbying des télécoms, volonté de ne pas paraître ringard en entravant la marche triomphante du Numérique, calcul souterrain considérant que le piratage était finalement un bon moyen de redonner du pouvoir d’achat aux Français ? Force est de constater que le sujet n’en est plus un dans les débats politiques de la fin des années 10, mais la réalité des dégâts demeure.

3 : Black, stagiaires et perruque : le travail dans l’audiovisuel, un monde à deux vitesses.

L’audiovisuel est en France une économie administrée, les patrons du secteur le disent régulièrement. Non seulement la France est en général, disent-ils, un pays au modèle social pesant, au code du travail proliférant, mais dans l’audiovisuel s’y ajoute encore une couche spécifique de contrôles tatillons, ceux du CNC, du CSA, et autres autorités administratives. Mais la réalité est un peu différente. A une extrémité du domaine on trouvera certes les grandes chaînes de télévision dans lesquelles l’emploi est encadré par des conventions collectives, qui disposent de DRH régulièrement dérangées par l’Inspection du travail ou l’URSSAF. En France la concentration physique de la plupart des diffuseurs dans un cercle de 3 km de diamètre a d’ailleurs favorisé la carrière d’inspecteurs dynamiques et tatillons en poste dans le XVème arrondissement. A l’autre extrémité, là où l’on ignore jusqu’au sens du sigle CDI, on trouvera les quelques 2000 petites ou toutes petites entreprises de production audiovisuelle, pour lesquelles la frontière entre l’auto-entreprenariat, le travail au noir et la petite entreprise n’est pas toujours bien claire. La Commission Européenne avait conduit une étude pour l’année 2014 estimant que l’économie « non-déclarée » représentait en France 10,8% du PIB. L’audiovisuel ne connait sûrement pas une situation comparable à celle de la restauration ou du BTP, mais le domaine n’échappe cependant pas au problème. L’abus de stagiaires en est un autre. Le secteur est attirant pour des jeunes diplômés qui pensent que leur CV sera enjolivé par un stage dans l’audiovisuel. Les entreprises le savent et parfois en abusent. Des départements comme les services de presse, les services numériques, la production des émissions de flux entre autres, sont peuplés de stagiaires. Selon les périodes de l’année, cette jeunesse malléable et agréable à fréquenter peut représenter jusqu’à 20% des effectifs. Enfin tout professionnel des programmes de télé sait qu’une salle de montage est un outil éminemment polyvalent, dont l’usage en « perruque » pour un réalisateur ou un monteur fait partie des droits fondamentaux de la profession.

4 : YouTube, le trou noir de l’audiovisuel

Voilà une entreprise dont on pense que, séparée de sa maison-mère, Alphabet c’est-à-dire Google, elle vaudrait entre 75 et 100 milliards de dollars. Soit entre 3 et 4 fois plus que toutes les chaînes de télévision européennes en clair réunies. Un service vidéo dont l’audience est de l’ordre de 1,5 milliard d’heures par jour, environ 10% de l’audience mondiale de la télévision. Et qui est probablement devenu la première « chaîne » de télévision pour les moins de 24 ans, en France comme dans le monde. YouTube est le deuxième moteur de recherche après Google. La première plateforme musicale, avant Spotify ou Apple Music. On dénombrait en août 2018 un total de 720.000 chaines YouTube proposées sur le service.

Et YouTube ne produit aucun compte.

La pourtant puissante SEC (Security Exchange Commission, le gendarme de la bourse de Wall Street) a passé six mois à la fin 2017 à bombarder de courriers les dirigeants de Google pour obtenir plus de transparence. En vain. La réponse, condescendante, de Google exposait que ces données étaient difficiles à comprendre, que le marché ne saurait pas les interpréter et que de toutes façons ce n’était pas en fonction de ces chiffres que les décisions étaient prises par le board.

Bref, sur 10% de l’audiovisuel mondial on ne sait rien sinon que c’est très gros. Un peu comme en URSS quand les cartes étaient modifiées de manière à faire disparaître les installations stratégiques, militaires ou civiles. Il n’y pas que pour le marché publicitaire que cette ignorance est regrettable. Il serait intéressant par exemple de savoir combien représente, en temps et en argent, la production des contenus mis en ligne sur YouTube. On sait qu’ils appartiennent à cinq catégories principales :

  • Les vidéos musicales (clips, interviews notamment), la catégorie globalement la plus populaire, dont l’essentiel est en fait fourni par les maisons de disques et qui fait l’objet d’accords avec les majors et les sociétés de perception.
  • Les vidéos de Youtubeurs à succès (il faut dire maintenant influenceur) qui sont presque tous intégrés dans des structures de production audiovisuelle et de régie publicitaire, les Multi-Channel Networks (MCN) comme en France Golden Moustache (M6), Studio Bagel (Canal+) ou Talent Web (Webedia).
  • Les chaînes YouTube officielles de médias (France Inter par exemple), d’émissions (Touche Pas à Mon Poste) ou d’institutions (La Cinémathèque).
  • Les contenus pirates. En principe YouTube les chasse avec le système Content ID, mais encore faut-il que quelqu’un se plaigne. On trouvait ainsi, au moment où ce texte était rédigé, les films suivants en entrant « film complet » : Le Cinquième Elément (141000 vues), Le Boulet (676000 vues) ou Un Prophète (684.000 vues).
  • Enfin les contenus amateurs, organisés ou non en « chaîne YouTube ». Il s’agit de la masse la plus importante et dont il serait intéressant de savoir comment elle est produite, par qui, avec quels moyens. Il est certain en tout cas que sur les 38710 chaînes francophones proposées sur YouTube à la fin 2018, au moins 90% étaient fabriquées hors marché, ce qui doit représenter plus d’heures que la totalité de la production audiovisuelle française professionnelle.

Prolongeons les courbes : peut-être que dans dix ans le quart au moins de l’audiovisuel français, audience, recettes publicitaires et production confondues, sera englouti dans ce veritable trou noir statistique que demeure YouTube.

En résumé

Rappeler que l’audiovisuel comporte 10% de nuances de gris est utile pour se souvenir que jamais la statistique officielle tamponnée par le bureau des poids et mesures ne livrera toute la vérité d’un secteur. Mais aussi pour souligner que le flou voire l’ignorance statistique cachent toujours des profits, jamais perdus pour tout le monde, et souvent plus élevés que dans la partie officielle d’un secteur. Pirates, exploitants de sites porno, employeurs mauvais payeurs, propriétaires de YouTube, tous n’opèrent pas à la même échelle, mais peu connaissent de difficiles fins de mois.

Alain LE DIBERDER

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