(SP 4/6) Une nouvelle alliance entre la télévision publique et le pouvoir politique.

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Le problème principal dont souffrent les télévisions publiques européennes n’est pas la concurrence des chaînes commerciales, ni celle des nouveaux services numériques, ni les lourdeurs des corporatismes internes, mais principalement leur rapport à leur actionnaire. Pour redynamiser l’ensemble, c’est par là qu’il faudrait commencer.

Malgré les différences de forme institutionnelles, les audiovisuels publics européens ont en commun un rapport hypocrite au pouvoir politique sous la bannière du terme d’indépendance. Hantée par le souvenir de la mainmise des médias par le parti au pouvoir dans les régimes totalitaires, l’Europe a pourtant bâti ses services publics audiovisuels dans le cadre de monopoles publics pendant plusieurs décennies. La question de l’indépendance des rédactions vis-à-vis du pouvoir politique a alors revêtu une importance qui marque encore les esprits et les réglementations. Mais les solutions ont presque toujours été bancales. L’audiovisuel allemand en est un bon exemple.

A la demande des alliés, la télévision de l’après-guerre a été construite dans le cadre décentralisé des länder pour empêcher que se reconstitue un média national allemand. L’ARD a été conçue comme un outil de rééducation à la démocratie. Le contrôle devait être exercé par des représentants de la société civile, région par région. Mais les partis politiques allemands sont très vite parvenus à piloter ces représentants. Pourtant lors des débats qui ont précédés la création de la ZDF, la cour constitutionnelle en 1961 a réaffirmé le double principe du Staatsfreiheit (« liberté par rapport à l’État ») et de Staatsferne (« distance par rapport à l’État »)[1].  Le montant de la redevance lui-même est proposé, pour quatre ans, par un organisme spécialisé, la KEF, en principe indépendant de l’Etat et des partis politiques. En pratique cependant les partis politiques sont beaucoup plus présents dans les entreprises que dans la plupart des autres pays européens. La plupart du temps la nomination du patron d’une société publique donne lieu à un marchandage entre les partis politiques pour la constitution de « personalpakete » au sein desquels on pratique le mille-feuille, par exemple avec un intendant CDU/CSU, un directeur de l’information SPD, un directeur des programmes FDP et ainsi de suite. A certaines époques cette pratique pouvait descendre jusqu’au niveau des cadreurs sur les plateaux. Le résultat c’est que les partis politiques ne se sentent pas propriétaires de leur audiovisuel public puisque juridiquement il leur échappe, tout en ayant peuplé les organigrammes de ces sociétés de responsables qui leur appartiennent.

On pourrait dire qu’en France c’est exactement l’inverse. Les nominations au sein des entreprises publiques sont globalement indépendantes des partis, en tout cas formellement et pour la quasi-totalité des membres des équipes dirigeantes. Le système en revanche est extrêmement centralisé, toutes les décisions étant prises à Paris, même celles qui concernent les antennes régionales. Mais ce sont les politiques qui décident des finances, et pas tous les quatre ans comme en Allemagne, mais chaque année et même souvent en cours d’année avec des « régulations budgétaires ».

Dans les deux cas l’indépendance est une hypocrisie. Les entreprises ont une partie de l’indépendance mais pas la totalité, et ne peuvent pas se passer d’une négociation permanente avec l’Etat. L’Etat à son tour n’aime pas « son » audiovisuel public qui lui échappe en partie, ou du moins qui pourrait le faire. Cet aspect presque psychologique de rapports des télévisions publiques avec l’Etat n’est pas à négliger. Jamais on ne verra un Etat traiter ses administrations, fiscale ou éducative, ni même ses autres entreprises publiques, avec la même hostilité et parfois brutalité que ce qu’il réserve à « son » audiovisuel public.

Les chances de sortir de cette situation stérilisante sont extrêmement faibles, en tout cas à l’échelle globale de l’Europe. On pourrait cependant rêver à une solution où l’indépendance serait redéfinie dans le cadre d’une nouvelle alliance. La première relique du passé dont il serait bon de faire son deuil, c’est celle de l’indépendance des rédactions d’information générale.

L’indépendance des rédactions, antique totem et tabou

 Bien qu’elle demeure la pierre de touche des principes fondateurs des audiovisuels publics dans une démocratie parlementaire cette question est un leurre encombrant. D’abord parce que     l’indépendanceest au moins autant une disposition d’esprit qu’une question de cadre institutionnel. Il y a des rédactions farouchement indépendantes même avec des actionnaires autoritaires et inversement des courtisans même quand personne ne leur demande de l’être. C’est vrai du public comme du privé. Pendant la majeure partie de la guerre du Vietnam la plupart des médias américains privés ont très docilement relayé les versions officielles au sujet du conflit sans que le gouvernement n’ait besoin d’intervenir directement. C’était un certain consensus national qui faisait autorité, et on débattra longtemps pour savoir s’il était cause ou conséquence de cette docilité des médias « indépendants ». Quand des voix discordantes se sont fait entendre, c’était toujours grâce à des rédacteurs en chef ou des journalistes qui prenaient des risques. Et il y en a eu. En France pendant la guerre d’Algérie, la majorité des radios et des journaux privés parlaient pour la plupart eux aussi des « évènements » et rarement de « guerre », sans qu’ils dépendent du gouvernement. Un fonctionnement démocratique des médias publics doit surtout empêcher le gouvernement de nommer ou faire nommer de mauvais journalistes aux postes de responsabilité. La meilleure assurance de la qualité de l’information ce n’est pas « qui les nomme ? » mais « qui est nommé ? ». Les responsables de la télévision parlent alors de « professionnalisme », terme dans lequel il ne faut pas voir seulement du corporatisme. Plus que d’indépendance la télévision publique a besoin d’un cadre qui garantisse son « professionnalisme ».

En second lieu, le paysage des médias d’aujourd’hui est bien différent de celui des années soixante. Le pluralisme des opinions n’est plus défendu par la neutralité du service public. Les algorithmes de Facebook ou de Google, partout dans le monde, sont à la fois une plus grande menace et une plus grande protection. La disposition de centaines de stations de radio et de chaînes de télévision rend dérisoires les anciennes craintes comme les anciennes solutions.

Aujourd’hui c’est bien le pouvoir politique, dans un contexte de tension des finances publiques, qui est interrogé sur la légitimité du financement public de la télévision. Et qui est tenté de se dire « A quoi bon ? ».

La télévision était nationaliste quand le programme politique était national, aujourd’hui elle doit changer.

Les femmes et les hommes de télévision aiment à considérer leur histoire comme une histoire autonome, faite d’émissions, de grands directs, de paris technologiques ou éditoriaux. Ils oublient que, souvent sans en être toujours conscients, ils exécutaient en fait un programme. Un programme politique. Celui de la reconstruction des nations européennes après la seconde guerre mondiale. Un programme nationaliste. Parfois explicitement, mais le plus souvent implicitement il s’agissait d’éduquer les populations à un nouvel ordre, à la consommation, à la vie de la famille nucléaire des trente glorieuses. En Allemagne l’ARD avait une mission de rééducation des Allemands à la démocratie. En Italie ou en France la télévision a concouru efficacement à la « modernisation » des attitudes familiales, sociales, des modes de vie entraînant au passage une diminution des accents et des langues régionales, encore survivantes au début des années cinquante. Le cadre national était surjoué : les cartes météo, au mépris de la science météorologique, découpaient scrupuleusement les frontières et cachaient tout ce qui pouvait se passer en dehors, comme si chaque pays avait son propre ciel, son propre climat. Les grands événements sportifs étaient l’occasion de célébrer un chauvinisme civil et non plus militaire, mais chauvinisme quand même.

Les nouveaux médias ne racontent plus la même histoire. Wikipedia en français est aussi celui de la Belgique, du Luxembourg ou de la Suisse, de même pour les services des GAFA. Et les grandes nations du continent, face aux grands ensembles chinois, indien, américain, au monde arabo-musulman, mettent en place à tâtons un tout autre programme. La télévision publique, pour rester fidèle à son destin, doit changer et cesser d’être ce qu’elle était il y a cinquante ans, cesser d’être nationaliste. Elle peut être le média de l’articulation du local, du national et du supranational. Elle retrouverait son sens en acceptant de se mettre au service des forces politiques pro-européennes.

Les politiques européens ont besoin d’une télévision européenne

A priori dire d’un problème que sa solution passe par l’Europe semble un très bon moyen pour ne jamais le résoudre. Pourtant emprunter cette voie escarpée est la meilleure chance pour l’avenir de la télévision publique.

En Europe tout circule : les avions, les trains, les touristes, les jeunes, les maladies, les technologies, les aléas climatiques, le vin, la bière, les terroristes, etc. Tout, sauf une chose : la télévision. Le français Cyrille Hanouna ne sera reconnu par personne dans les rues de Mayence, comme l’Italienne Elisa Isoardi si elle s’aventure au-delà de Nice. La plupart des hommes français citeront sans difficulté le nom d’une dizaine de footballeurs étrangers, mais ils seront absolument incapables de donner un seul nom d’un animateur de la télévision d’un pays voisin. Cette situation, que l’on trouve dans tous les grands pays européens (les petits pays connaissant un peu mieux la télévision d’au moins un de leurs grands voisins) est culturellement et politiquement une anomalie.

Les entreprises américaines parviennent très bien à faire apprécier leurs programmes dans toute l’Europe, depuis longtemps, et pas seulement des films à grand spectacle ou à effets spéciaux : des comédies, des films d’auteur, et même des émissions de variété. Elles savent que, selon le mot d’Umberto Eco, la langue de l’Europe c’est la traduction. Leurs homologues européennes ont plus de mal à le mettre en pratique.

Et pourtant on peut penser qu’il n’y aura pas vraiment d’Europe des peuples sans au moins un peu de télévision européenne en Europe. Pas d’opinion européenne, pas de sentiment quotidien d’appartenance. On a longtemps, dans les déclarations, fait porter cet espoir sur la culture, mais sans avouer qu’il s’agissait là de la culture savante, pas celle des peuples. Aujourd’hui, alors qu’en France, en Allemagne, en Espagne, en Italie les majorités politiques affirment vouloir approfondir l’Europe, la télévision est à la fois un chantier et un levier pour rendre cette ambition possible.

L’Europe n’a pas tant besoin de grands projets industriels communs, de directives, de régulation financière que de conscience collective commune. Et le moyen sans doute le plus court pour y parvenir, plus rapide mais aussi profond que l’éducation, ce peut être la télévision.


[1] Cf Valérie Robert,  « L’audiovisuel public allemand, entre autonomie et dépendance », Inaglobal 2016

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