Rationalité de la production de films français

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Trop de films? Pas assez d’argent? Et si c’était l’inverse?

Les fastes du festival de Cannes ont été également accompagnés par de nombreux débats sur l’avenir du financement du cinéma français. Avec une première inquiétude en toile de fond : ne produit-on pas trop de films ? La politique « nataliste » du CNC a été évoquée. Ce thème n’est pas nouveau. Nicole Vulser dans un dossier du Monde paru pendant le festival rappelait qu’en 1956 déjà, François Truffaut jugeait que « On parle beaucoup en ce moment de crise du cinéma français. Il s’agit essentiellement d’une crise de surproduction ». L’Express entre autres le dénonçait en 2011. En 2018 la fédération des exploitants l’avait évoquée avec les propos de Laurence Meunier. “Plutôt que de contraindre les salles à diffuser un nombre de films toujours plus important, le CNC devrait réguler la production française. Nous déplorons d’autant plus cette augmentation que leur qualité n’évolue pas en proportion.” 

1 : Le nombre de films produits fait-il des entrées ?

Une manière de poser le problème consiste à voir s’il y a un rapport entre le nombre de films français produits (ici les « FIF », films d’initiative française) et les entrées des films français. Il s’agit de rechercher ce qu’on appelle en statistique une corrélation, en effet les relations de cause à effet peuvent jouer ici dans les deux sens : une forte fréquentation des films français peut entrainer une augmentation de la production et en sens inverse on peut espérer qu’une augmentation de la production fasse entrer plus de personnes dans les salles. On suppose ici un décalage d’une année entre la cause et son effet, ce qui est une approximation sans doute perfectible mais acceptable.

Pour les 35 dernières années on va représenter chaque année de production par un point avec sur l’axe horizontal le nombre de films produits (FIF) et sur l’axe vertical le nombre d’entrées des films français l’année suivante.

    On constate que la corrélation entre les deux variables nombre d’entrées-nombre de films est assez bonne à long terme (coefficient de corrélation égal à 0,77). Vu de loin, les points sont relativement groupés autour d’une droite qui indique une certaine rationalité de la production. Toutefois si au lieu de prendre l’ensemble de la période on s’était concentré sur les quinze dernières années, la corrélation serait beaucoup moins bonne, ce qui tendrait à indiquer une moins bonne efficacité du système en fin de période.

Mais au lieu de regarder l’effet éventuel d’une variation de la production sur la fréquentation, on peut considérer la question dans l’autre sens : quel impact une variation de la fréquentation a-t-elle sur la production de l’année suivante ? Sur le graphique suivant on représente chaque année par sa fréquentation des films français en axe horizontal et par le nombre de films produits l’année suivante sur l’axe vertical.

On retrouve à nouveau une assez bonne corrélation à moyen terme, avec bien sûr de fortes variations d’une année sur l’autre, mais surtout on voit que la production française bondit en quelque sorte de hit en hit. Une trajectoire ascendante va du succès du diptyque Jean de Florette/Manon en 1986, à Amélie Poulain en 2001, puis Bienvenue chez les Ch’tis en 2008 et Intouchables en 2011. A chaque fois le système produit plus pour une fréquentation supérieure.

Dans une économie de hits comme le cinéma il est normal d’observer des évolutions erratiques d’une année sur l’autre, d’où l’intérêt d’une perspective de moyen terme pour voir si le système évolue de manière globalement rationnelle. En ce qui concerne le nombre de films produits il est alors clair qu’il n’est pas décorrélé de la fréquentation. En une trentaine d’années le cinéma français est passé d’un équilibre autour de 100 films produits pour 45 millions d’entrées à un autre autour de 215 films produits pour 85 millions d’entrées. C’est incontestablement un progrès.

2 : Le système peut-il supporter une baisse du montant des financements ?

Y aura-t-il autant d’argent pour financer des films dans un monde dominé par Netflix, voila la question qui provoque la plus visible agitation. Comment financer des films malgré la diminution des contributions des chaînes de télévision, celle de Canal+ en particulier, et le déplacement du centre de gravité du domaine vers les plateformes de svod. Ici aussi l’examen du long terme peut être utile. En particulier pour la question suivante : l’argent investi fait-il les entrées ?

On regardera alors le rapport entre le montant des investissements dans les films une année et la fréquentation l’année suivante, ou en d’autres termes, combien d’entrées un million d’euros[1] investi rapporte d’entrées l’année suivante. On obtient la courbe éloquente suivante :

Cette courbe illustre parfaitement l’effet de la mise en place dans les années quatre-vingt de la contribution obligatoire des chaînes de télévision, en clair et à péage. Avant ce système, jusqu’en 1983, à un investissement d’un million d’euros correspondaient 200.000 entrées l’année suivante. Une fois le système installé, l’efficacité des investissements a été divisée par quatre. Depuis 1990, avec des fluctuations ici lissées en moyenne mobile (sur trois ans), à 1 million d’euros dans la production d’un film français correspondent 50.000 entrées. Et cette valeur est à peu près stable depuis un quart de siècle.

En d’autres termes, l’effet du système de financement des films mis en place dans les années quatre-vingt a été une pure inflation. Dans un premier temps pour des raisons essentiellement quantitatives. Les chaînes ont été insérées dans une double contrainte de quotas de diffusion et d’obligations de production. Chaque année les quatre chaînes principales en clair devaient en gros se procurer au total 160 films français pour leur prime-time. Or on en produisait moins de 150 en comptant les coproductions internationales. Compte tenu d’un certain nombre de films indiffusables en prime-time, il n’est pas difficile d’imaginer les conséquences du simple jeu de l’offre et de la demande sur les prix que les chaînes étaient contraintes d’accepter. Dans un second temps la production a crû mais le rôle désormais directeur des chaînes pour assurer le montage d’un film a entraîné une inflation considérable des cachets, comme l’avait exposé Vincent Maraval en 2012. Ce mécanisme est connu et on peut simplement rappeler qu’il est injuste de faire le procès des chaînes de télévision dans l’aspect éditorial, culturel, de ce problème. Canal+ finançait pratiquement tous les films et son modèle économique lui permettait d’accepter un grand nombre de projets risqués. Les filiales des chaînes étaient généralement animées par de véritables cinéphiles (Patrick Lot à France 3 pour n’en citer qu’un) soucieux de la diversité des films produits. Mais au total, par effet de système, et sous l’impulsion des agents, les chaînes ont, comme c’est normal, privilégié les projets offrant des garanties de notoriété de la distribution et du réalisateur en acceptant des devis de plus en plus élevés.

3 : Et maintenant ?

Au total si le nombre de films produits n’est pas le problème, celui des montants investis en est un. L’inflation est-elle réversible ? Théoriquement oui. On peut rappeler que le tableau du cinéma français des dix années qui ont précédé le grand chambardement du milieu des années quatre-vingt n’était pas misérable : Pialat, Tavernier, Poiré, Beineix, Annaud arrivaient à signer des films à succès, les grandes coproductions internationales ne manquaient pas (Risi, Wajda, Buñuel, Polanski, etc), le cinéma d’auteur ne s’étiolait pas (Godard, Rohmer, Carax). Cependant la déflation, qui serait souhaitable, est probablement une vue de l’esprit. D’une part le système réglementaire du cinéma reste en place et les mêmes causes vont continuer à produire les mêmes effets au moins un certain temps. Il ne faut pas exagérer en effet les risques de baisses des contributions des chaînes de télévision. Le chiffre d’affaires des chaînes privées ne va pas s’écrouler, il devrait même au contraire augmenter. Canal+ multiplie les efforts pour stabiliser le sien. D’autre part, déjà, la profession cherche à obtenir des financements supplémentaires, en espérant une taxation des plateformes de svod, ou d’autres moyens de capter l’épargne privée. Il faut sauver le soldat « montant des investissements dans la production ». La tendance naturelle du système est de chercher tous les moyens pour se maintenir, en touchant à tout sauf au cœur, douloureux, du problème.

Ce cœur douloureux souffre de trois maux. Le premier est celui des montants exigés par les agents pour une trentaine de personnalités « bankables », montants eux-mêmes déterminés en dernier ressort par les obligations des chaînes de télévision. Le second mal réside dans les défauts dans la gestion de la carrière des films. Les exploitants on le sait ne respectent guère leurs engagements de ne pas déprogrammer trop vite les films qui connaissent un mauvais démarrage. Mais leur argument n’est pas faux selon lequel le « petit » film déprogrammé est remplacé par un autre petit film, de sorte que le maintien du premier aurait pénalisé le second. La capacité des salles à exposer correctement un nombre croissant de films a forcément des limites. En revanche il doit y avoir des marges de manœuvre pour les autres types d’exploitation, notamment avec la chronologie des médias, en permettant aux films fugitivement exploités en salles d’être exposés rapidement en télévision ou en svod. Mais le verrou s’appelle ici Canal+. Enfin le troisième mal est la faible capacité d’exportation de films destinés à plaire aux télévisions françaises avec un casting calculé pour une promotion gratuite maximale sur les médias généralistes parisiens. Or ce qui se rétrécit ce n’est pas tant la capacité des chaînes de télévision à financer le cinéma que tout simplement l’importance du marché français lui-même, c’est vrai dans n’importe quelle industrie, même si elle est aussi un art. Un critère d’exportabilité d’un projet de film pour accéder à certains financements ne ferait pas de mal.

On peut rêver à la convergence des soins de ces trois maux : des films aux devis moins élevés, exploitables sur tous les écrans en cas d’échec en salle et pouvant également donner envie d’être vus à Stuttgart ou à Rome. Mais en baisser le nombre pour permettre de continuer à financer ceux qui rassurent les télés n’est pas une bonne idée à moyen terme..

Alain LE DIBERDER

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[1] A partir des données du CNC en euros constants 2018 pour éliminer l’effet de l’inflation

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2 réponses sur “Rationalité de la production de films français”

  1. Merci pour ce nouvel article toujours aussi intéressant ! Je me demande seulement s’il n’aurai pas fallu aussi étudier la part des productions d’initiative française dans le nombre d’entrées effectuées sur le territoire. D’intuition, j’ai peur qu’elle n’est fait que baisser depuis 30 ans…

    1. @Frédéric FERMON. Mon calcul est une approximation, je compare les investissements français en films français, le nombre de FIF et les entrées des films français (FIF et copro internationales confondus). Dans l’idéal il faudrait faire ces comparaisons non pas globalement mais film par film, ce qui serait plus pertinent, mais je n’ai pas les données.
      Je pense cependant qu’il y a peu de chance que ça changerait la tendance dégagée ici.
      En ce qui concerne les entrées, la tendance à long terme pour les films 100% français n’est pas mauvaise. Le nombre fluctue bien sûr beaucoup mais 2018 était, avec 2014, la meilleure année depuis dix ans avec plus de 63 millions d’entrées. Ce qui souffre ce sont les coproductions internationales à majorité française qui faisaient souvent 20 millions d’entrées et qui n’en font plus que 9 en 2018 (et 15 en 2017). Mais la raison principale est qu’il y en a moins: 45 agréés seulement en 2017 contre une moyenne de l’ordre de 60 sur la décennie.

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