La préhistoire des robots: punir, séduire, distraire, et pour finir, travailler

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Pas de robots sans microprocesseur. Cela peut surprendre si on songe à l’ancienneté de l’idée du robot, mais pour qu’une machine fasse mieux que la machine de Jacquart, c’est-à-dire mieux que faire toujours la même chose, toujours de la même façon, donc fasse preuve d’un minimum d’autonomie il a fallu qu’elle comporte au moins un microprocesseur. D’une certaine façon les robots, les vrais, sont donc les enfants de la révolution numérique. Mais la réalisation de l’idée a été très largement anticipée par la fiction. On sait que les robots ont envahi depuis longtemps les écrans de cinéma. La liste de films de robots est devenu elle-même presque un genre et on en trouve facilement sur Internet certaines qui en proposent plus de cent titres. Cependant la réalité court vite elle aussi derrière la fiction: les robots de Boston Dynamics, la filiale de Google, les robots tueurs de l’armée américaine, les prodiges de l’intelligence artificielle d’AlphaGo (Google là aussi) ou le système chinois de crédit social ne rougissent pas devant le cinéma. Inquiétant, mais trouve-t-on un réconfort en retournant aux origines, à la préhistoire des robots?

Dans l’antiquité au moins deux créatures artificielles sont passées à la postérité. Le Golem, dans la tradition juive (Psaumes 139.16), est “un
un être artificiel humanoïde, fait d’argile, privé généralement de parole et dépourvu de libre-arbitre, façonné afin d’assister ou défendre son créateur
” nous dit Wikipédia. Beaucoup moins inquiétante, une seconde créature antique est une statue de femme, oeuvre du sculpteur chypriote Pygmalion. Il crée Galathée, en tombe amoureux et Aphrodite donne vie à la statue. Selon certains auteurs ce mythe serait très ancien et trouverait son origine dans la Libye berbère. C’est cependant le poète latin Ovide qui lui a donné sa popularité.


Les deux premiers angles du carré dans lequel vont évoluer les robots sont donc bien posés il y a plus de deux mille ans, : punir, avec le Golem, c’est-à-dire venir épauler ou se substituer à la défaillante justice des hommes, et séduire , avec Galathée, plus désirable que les femmes de chair de Chypre. Il ne faudra pas longtemps avant qu’apparaisse un troisième angle, en apparence plus anodin: distraire. Héron d’Alexandrie, mathématicien et mécanicien grec du 1er siècle rédigea un traité intitulé “Des Automates” , qui fut semble-t-il l’inspirateur de nombreuses réalisations arabes, dont des oiseaux siffleurs et animés dans les jardins de Bagdad.

On trouve ensuite une double apparition, au théâtre et dans la peinture, au début du XVIIème siècle. C’est le moine espagnol Gabriel Téllez qui publie en 1630, sous le nom de Tirso de Molina, « L’invité de pierre », point de départ du mythe de Don Juan. Le fameux « invité de pierre », c’est la statue du Commandeur, tué précédemment par le séducteur. Par défi, Don Juan a invité la statue à diner chez lui. Celle-ci se rend à l’invitation et propose à son tour à Don Juan de venir dans sa demeure funèbre. Don Juan ne se dérobera pas et l’homme de pierre l’entraînera vers l’enfer. Nous sommes toujours dans la punition, la créature artificielle comme auxiliaire de justice.

Bracelli

Molière, en 1665, puis Mozart, en 1787, dans leurs chef-d’œuvres respectifs, reprendront cet humanoïde fantastique et imposant. Mais la statue du Commandeur est-elle déjà un robot ? Un peu, quoique très spécialisé, car elle n’effectue aucune autre tâche que celle d’accomplir le destin. Quelques années avant la pièce de Tirso de Molina, en 1624, un graveur florentin, Giovanni Batista Bracelli avait fait paraître un étrange recueil, les Bizarrie, qui montrait des personnages faits d’ustensiles ou de formes géométriques. Bracelli ne sera redécouvert que trois siècles plus tard, devenant vers 1930 une référence des peintres d’avant-garde. On est ici dans la distraction, dans le prolongement des automates de Bagdad.

Le joueur de flute de Vaucanson

Le XVIIIème siècle verra justement s’épanouir en Europe une véritable folie des automates avec des réalisations extrêmement complexes comme celle du joueur de flute de Vaucanson capable d’interpréter onze airs différents avec les mouvements de ses lèvres et un mécanisme soufflant l’air.

En 1790, en pleine Révolution Française donc, François-Félix Nogaret publie un conte intitulé “Miroirs des événements actuels ou la belle au plus offrant” (disponible sur Gallica) dans lequel un dénommé Frankestein offre à la belle en question une statue animée, mais ici plutôt sympathique (elle distribue des pierres précieuses). La créature de Nogaret, comme Galathée, est dans la séduction. En revanche Marie Shelley dans son Frankenstien de 1818 optera cette fois-ci pour une créature beaucoup moins séduisante et clairement punitive. En 1883 à Florence Carlo Collodi publie Pinocchio , revisitant le mythe de Galathée, mais avec ici du bois. La créature de Collodi, qui détestait les enfants, n’a pas l’innocence de son adaptation par Walt Disney, mais au contraire déploie des trésors de caprices et de nuisances pour les adultes. Trois ans après Pinocchio, le Français Auguste de Villiers de l’Isle d’Adam publie “L’Eve Future”, que l’on peut considérer comme décrivant le premier véritable robot au sens moderne du terme. L’Eve future reste cependant une pure Galathée. Mais aussi un sommet de la mysogynie. comme le résume Wikipedia: “le jeune Lord Ewald tombe amoureux d’une cantatrice très belle mais très sotte. Afin de remplacer cette femme dans le cœur du jeune homme, l’ingénieur Edison fabrique de toutes pièces une andréide qui ressemble physiquement à son modèle humain, mais qui lui est spirituellement bien supérieure.” . il semblerait que l’oeuvre ait également fait l’objet d’une adaptation au cinéma dès 1897, deux ans à peine après la première séance des frères Lumière, mais ce premier film de robot de l’histoire du cinéma est aujourd’hui perdu.

Dans la décennie qui suit la première guerre mondiale on retrouve alors une nouvelle rencontre de la peinture et du théâtre autour du berceau des robots . En peinture, c’est Fernand Léger, dans sa période mécanique, notamment entre 1918 et 1923 : « le mécanicien » ou « dans l’usine » par exemple. Les surréalistes redécouvrent les bizzarie de Bracelli. Puis survint la publication, en 1920, de RUR de Karel Capek, à nouveau une pièce de théâtre, et celle où apparaît pour la première fois le terme de robotc’est-à-dire travailleur en tchèqueLe carré des robots est enfin complet. il vient de trouver son dernier angle: travailler.  La société industrielle, laïque et sûre d’elle-même, n’ a plus besoin d’un auxiliaire de justice non-humain pour punir. Elle se méfie de la séduction comme de la distraction, et se concentre sur les choses sérieuses. Boulot-boulot, les robots doivent uniquement servir à quelque chose de productif.

Le cinéma des robots

Nous voici parvenus il y a un siècle, dans les années 1920. Il n’y a toujours pas de robots. On peut noter que la science-fiction, à laquelle on associe spontanément dans la pop culture contemporaine l’idée de robot, n’y est en fait pour rien. Jules Verne avait bien prophétisé des machines faisant la guerre dans “Paris au XXème siècle“, mais ce roman, refusé par son éditeur, ne paraîtra qu’en… 1994. H.G. Wells est à peu près muet sur ce thème, du moins dans ses romans. Cela embête bien les historiens de la SF qui n’hésitent pas du coup à embarquer sous leur bannière Mary Shelley et Villiers de l’Isle d’Adam qui en auraient été bien surpris. De fait il faut attendre 1940 et les lois de la robotique d’Isaac Asimov pour que les revues américaines de SF s’emparent réellement du thème. Le cinéma, lui qui a toujours aimé les nouvelles technologies, n’avait pas eu cette timidité. Les robots de Karel Capek n’ont pas cinq ans que Fritz Lang, avec Metropolis (1926), les aborde de deux côtés. Ici, la mécanisation du travail ouvrier gomme la différence entre l’homme et la machine. C’est l’ensemble de la société qui est un robot. Mais le pouvoir sait aussi agir sur les désirs, et Maria, l’héroïne qui anime la révolte, peut être remplacée par Futura, un robot à son effigie. Cette fois-ci, plus question d’imagination pure: Fritz Lang, comme Léger ou les surréalistes qui redécouvrent Bracelli, entendent avant tout faire écho à la montée de la mécanisation de la société contemporaine. Mais Lang est le premier à occuper deux angles à la fois dans le carré des robots: travailler et séduire.

Futura

La suite est une autre histoire

A partir des années cinquante, d’innombrables robots vont peupler le cinéma. Mais ils ne sortiront que très rarement de leur carré: punir dans Terminator, séduire dans Total Recall, distraire dans Planète Interdire, travailler dans Wall-E. Pour ne pas nous lancer dans un parcours dont il existe d’excellentes et nombreuses versions disponibles un peu partout, on peut cependant évoquer rapidement les trois directions innovantes que le cinéma a exploré.

La première est celle des machines-système. Ici le robot n’est plus une individualité plus ou moins humanoïde, mais un ensemble de machines en réseau, voire le réseau lui-même. Avec Alphaville (1965) Jean-Luc Godard fera d’Eddie Constantine un journaliste libérateur d’un futur lointain dominé par un dictateur-robot, Alpha 60. En 1992 dans Le Cobaye, Pierce Brosnan, avant de devenir James Bond, est projeté dans un réseau dont il deviendra à la fois l’âme et l’esclave. Dans Matrix (2001) c’est le monde tout entier qui est une machine, sans doute créée par l’homme mais on n’en est même pas certain. Mais le sommet pour l’instant reste Her (2013) de Spike Jonze où le “robot” dans le film n’est qu’une voix, celle d’un système d’exploitation.

La seconde direction est la mise en scène de machines désirantes, dans un sens différente de celui de Felix Guattari et Gilles Deleuze. Il s’agit ici de vraies machines qui ont de vrais désirs, non plus celui de punir comme le Golem, mais des désirs ayant les humains comme objet. Ici il y a donc inversion du rapport qui liait Pygmalion à Galathée. Dans l’étrange Generation Proteus (1977) une maison intelligente (et une chaise médicale) vont entreprendre de faire un enfant à Julie Christie. A la fin du StarTrek de Robert Wise (1980), la machine V-Ger prend une forme humaine pour s’unir avec un homme. Dans L’Homme Bicentenaire (1999), assez librement inspiré d’Isaac Asimov, le but ultime du robot joué par Robin Williams est de devenir un véritable être humain.

La troisième voie consiste à s’affranchir de la forme humaine, constante pourtant dans les deux premiers millénaires de l’histoire des robots. A tout seigneur tout honneur, c’est en 1968 dans le chef d’oeuvre de Stanley Kubrick, 2001, qu’est proposée la plus magistrale percée. Ici la machine n’a plus besoin de singer l’homme, c’est le cas de le dire, elle n’a comme apparence que l’oeil rouge d’une caméra qui parle, mais elle est aussi l’ensemble du vaisseau qu’elle contrôle. Les robots ne sentent plus la sueur et le cambouis, ils sont à présent aussi immatériels que des programmes informatiques. Par la suite la carrosserie des robots va pouvoir se débarrasser de l’encombrant inconvénient des deux bras et deux jambes. Dès 1977 le R2D2 de Stars Wars est une poubelle de cuisine à roulettes, avant le superbe monolithe articulé d’Interstellar (2014).

Une certaine boucle sera bouclée avec les films dans lesquels les robots s’autonomisent totalement et vivent leur vie sans ou à côté des humains.
Dans ces films destinés au jeune public les robots parlent aux robots . Parfois il n’y a d’ailleurs plus qu’eux, comme dans le dessin animé sobrement intitulé Robots (2005) ou alors ils se contentent de coexister dans un monde en quelque sorte parallèle parallèle dans les Transformers. Dans une étape suivante les humains essaieront sans doute désespérément de faire des signes aux robots pour leur rappeler leur existence. Ohé! On est là! Hélas même l’hyperpuissance de l’intelligence artificielle des premiers ne leur permettra plus de retrouver comment diable on faisait pour comprendre ce que disaient les seconds. Ainsi dans le film Her, les systèmes d’exploitation finissent par se lasser des êtres humains, même de ceux qui les aiment.

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