Cinéma en salles : tout va très bien madame la marquise

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The Irish Man n’est que sur Netflix, mais le cinéma doit être vu en salles. Le sujet, en France en particulier, jouit d’un consensus émouvant, et bruyant, allant des professionnels aux médias et des médias aux politiques. D’ailleurs la fréquentation se porte bien : cette année on devrait retrouver et peut-être dépasser le niveau de 2017 avec environ 210 millions d’entrées. Toutefois, cette belle stabilité cache en réalité de profondes évolutions souterraines. Et pas seulement en France.

1 : L’imperturbable stabilité de la fréquentation des salles

Pendant que la vidéo s’écroule, que la télévision et la radio perdent une partie de leur public, pendant que l’offre de films par Internet explose, les salles de cinéma continuent tranquillement de se remplir.

Si on dézoome de la France pour regarder l’Europe, même constat : il y avait environ 950 millions d’entrées en 2011 dans la grande Europe (Russie incluse) et 1 milliard en 2017. Avec des fluctuations : la France et la Grande-Bretagne se portent bien, l’Allemagne et l’Autriche beaucoup moins et l’essentiel de la croissance a eu lieu en Russie. Mais là encore c’est la stabilité des chiffres globaux qui domine. En élargissant encore à ce qu’on appelait naguère l’Occident, en ajoutant les Amériques à l’Europe, le constat demeure : 2,75 milliards d’entrées en 2011 et 2,95 en 2017 selon les chiffres de l’Unesco (merci aux 334 millions de courageuses entrées mexicaines bravant l’insécurité). Il faut aller en Asie pour voir de grands changements, mais ils sont bien connus : les Chinois ont multiplié par 4 leur fréquentation des salles (1,3 milliards d’entrées en plus par année entre 2011 et 2017) pendant que l’Inde perdait 700 millions d’entrées par an.

Si on revient à la France et ses voisins, cette relative stabilité, voire légère croissance, s’accompagne également d’une stabilité de la part de marché des cinémas nationaux. Contrairement à ce qu’on entend souvent, la part de marché des films français résiste bien à la déferlante des blockbusters de superhéros : elle sera de l’ordre de 36% en 2019, pas loin de la moyenne des trente dernières années (38,5%).

Pourtant, derrière ces chiffres rassurants, d’importants mouvements sont à l’œuvre, touchant à la fois le public, les films et ceux qui en vivent.

2 : La révolution américaine.

Le cinéma américain (50% des entrées en moyenne en France) reste le cœur du cinéma mondial. Mais ce cœur bat aujourd’hui de manière très différente. Quatre mouvements l’ont transformé en profondeur :

  • Une accélération de la concentration

Pendant des décennies le marché américain a été dominé à près de 80% par six entreprises, appelées Majors, dont l’activité principale dans le cinéma est la distribution des films : Disney, Warner, Sony, Universal, Fox et Paramount. Suivant les années leur part de marché oscillait autour de 15% chacune. Il pouvait y avoir de mauvaises années (Paramount 6,7% en 2004) ou d’excellentes (Warner 20% en 2009), mais aucune tendance ne se dégageait vraiment. Cependant à partir de 2015 tout a changé : Disney était encore à 15,6% de part de marché en 2014, mais se retrouve à 35% en 2019 après avoir absorbé Fox. Dans le même temps Paramount semble s’installer en-dessous de 5% et Sony ne dépasse plus 10%. Rien n’est plus comme avant.

  • Une diminution de l’offre des Majors

Pendant les 15 années 1995-2009 ces six Majors distribuaient au total chaque année environ 115 films[1]. Depuis 2013 ce nombre oscille autour de 85 sorties. Les autres distributeurs (Lion’s Gate, Miramax, Dreamworks, MGM par exemple) se sont partiellement substitués aux Majors en passant d’environ 30 films par an à un peu plus de 40, mais cela ne suffit pas à empêcher les nouveaux acteurs, Netflix et Amazon en tête, de produire plus de films pour leurs plateformes que les studios classiques n’en distribuent dans les salles. Le centre de gravité du secteur s’est déplacé.

  • Une omniprésence des licences

Les suites de films à succès ont envahi les écrans. Les suites, on dit maintenant les « licences », sont une méthode de diminution du risque ancienne et bien connue à Hollywood : Alien (6 films), La Guerre des Etoiles (12), ont commencé leur carrière dès les années soixante-dix, suivant l’exemple des James Bond des années soixante. Cependant comme le décrit Ben Fritz dans The Big Picture, ce qui était une exception couronnant un succès parfois inattendu (Star Wars par exemple) est devenu à présent un système dominant, et même écrasant:

Le tableau suivant publié par MediaRedef est éloquent : les « licences » ne représentaient que moins de 5% du box office jusqu’au milieu des années 90 et certaines années il n’y en avait pas du tout (en 1985, 1988 ou en 1990). Mais cette année les suites vont représenter près de 40% des entrées. Disney avec seulement 13 films obtient plus du tiers des entrées totales, tous genres confondus.

Evolution du poids des licences dans le box office US-Canada

Si l’on combine ces données avec celles de la fréquentation, cela signifie que la fréquentation globale des licences a été multipliée par 2,5 en dix ans, alors que celle de tous les autres films a baissé de 25%. On l’a vu, les studios ont d’ailleurs beaucoup diminué leur nombre de films « non-licences », mais pas dans la même proportion. Et de ce fait, en dix ans, la fréquentation moyenne des films des studios autres que les suites a baissé d’environ 10%. Les entrées des “suites” ne s’ajoutent donc pas à celles des autres films, elles s’y substituent.

Le phénomène ne se limite pas aux Etats-Unis. Voici ce qu’on peut observer en France en se concentrant ici sur les 20 plus gros succès de chaque année : les suites ne représentaient même pas 20% des gros succès dans les années 90, mais près de deux tiers aujourd’hui.

En juin dernier le New York Times avait consacré un important dossier à cette question avec l’interview de plusieurs dizaines de comédiens, de producteurs et de réalisateurs répondant notamment à la question « Y a-t-il un futur pour les salles à part les blockbusters ?». De manière prévisible, la réponse négative dominait très largement.

  • Un rétrécissement continu de la fenêtre d’exclusivité des salles. Et de leur importance stratégique

En vingt ans le glissement a été régulier, d’un peu moins de six mois au début des années 2000 à un peu plus de trois mois aujourd’hui. Ce mouvement n‘a cependant pas empêché le marché de la vidéo de connaitre, aux Etats-Unis aussi, une crise dont il n’est pas sorti.

Source The Number

Surtout, le département fédéral de la justice a décidé en novembre de supprimer le « décret Paramount » qui empêchait depuis 1948 les Majors de posséder des salles et de proposer leurs films par blocs, obligeant les salles qui veulent des films à fort potentiel à acheter aussi les films disons à faible succès. Cette décision, prise dans le contexte d’un nettoyage général des lois encadrant la concurrence aux Etats-Unis, a été précédée d’une considérable série d’auditions de professionnels, ce qui en rend le verdict plus terrible :  le ministère expose que la salle n’est plus un élément structurant des métiers du cinéma, et qu’il n’est donc plus nécessaire de la protéger. D’ailleurs les cours en bourse des trois principaux circuits de salles américains, Regal (Cineworld), AMC et Cinemark, après un bref rebond, ont replongé quand on a compris que les studios n’avaient malgré tout nullement l’intention de les racheter. Même si ironiquement, la semaine suivante, Netflix a annoncé avoir racheté une salle de Manhattan pour y projeter ses films. Non moins ironiquement cette salle s’appelle… Le Paris.

Au total donc, il est intéressant de confronter la relative stabilité du box office américain (en dollars) avec la mutation considérable à la fois du nombre de films, du genre des films et des conditions de concurrence avec les autres formes d’exposition des films. Sous un chiffre d’affaires stable se dissimule en fait une véritable révolution.

3 : Le piège de la matrice

La préoccupation majeure des exploitants de cinémas anglo-saxons n’est d’ailleurs pas tant ces changements de contexte, mais l’évolution inquiétante de l’âge des spectateurs. Stephen Follows, dont le site regorge d’analyses très détaillées sur le cinéma en général, a consacré un dossier très complet à cette question.

Aux Etats-Unis les jeunes de 12 à 24 ans représentaient encore un gros tiers des entrées il y a dix ans, et moins du quart aujourd’hui. Au Royaume-Uni, une cible légèrement plus étroite, les 15-24 ans a suivi la même évolution de plus du tiers à seulement un quart des entrées selon une décroissance encore plus rapide.

En France, les analyses pourtant publiques du CNC sur le public du cinéma sont, sauf erreur de ma part, peu commentées (je signale cependant l’important article de Brigitte Baronnet sur le sujet sur le site d’Allociné). Les chiffres montrent pourtant une évolution encore plus nette et ancienne :

Les courbes des plus de 50 ans et des moins de 24 ans se sont croisées en 2011, et le phénomène semble même s’accélérer. Le public de la salle de cinéma n’a pas encore le même âge que celui de la télévision, mais il emprunte le même chemin.  Il est probable que dans la prochaine décennie les plus de 50 ans seront majoritaires devant le grand écran. Et c’est l’autre phénomène que cache la stabilité des chiffres globaux de fréquentation : il y a bien autant de sièges occupés dans les salles en 2019 qu’en 2010, c’est vrai, mais pas par les mêmes personnes. 20 millions d’entrées « jeunes » ont été remplacées par 20 millions d’entrées « senior ».

Si l’on injecte dans ces chiffres ceux qui concernent la concentration des entrées autour des licences, et notamment celles de Disney, on voit que les salles de cinéma sont alors confrontées à une matrice inquiétante quand on croise le type de public et le type de films: un public jeune qui fait un triomphe à des films de licence fournis par Disney mais qui délaisse tous les autres films et un public nouveau, plus âgé, qui n’entre pas dans les préoccupations marketing des distributeurs, mais qui va voir un peu tout. En particulier le cinéma d’auteur. Les futur(e)s réalisateurs et réalisatrices de la Femis feront des films pour les plus de 50 ans. Ou alors pour Netflix.

La réponse des exploitants est très différente selon les pays : aux Etats-Unis les réseaux, très rentables (marge opérationnelle de l’ordre de 14% pour les trois gros) ont une logique de chiffre d’affaires avant tout, et ont très régulièrement augmenté leurs prix, tant pis pour la fréquentation des jeunes désargentés. En Grande-Bretagne au contraire des efforts sont faits (hors de Londres) pour baisser les prix, les enquêtes ayant montré que des prix trop élevés sont le principal grief formulé par les jeunes spectateurs pour expliquer qu’ils ne vont pas autant au cinéma qu’ils le souhaiteraient. La France est dans un cas très différent, en grande partie grâce à son incomparable réseau de salles, réellement unique au monde. Il y a beaucoup plus de cinémas à Paris qu’à New-York mais surtout il y a des cinémas partout : on peut voir des films récents et dans de bonnes conditions à Maubeuge comme à Guéret, à Aubenas comme à Briançon. La sociologie de ces salles varie beaucoup d’un site à l’autre et le public français du cinéma est moins « métropolitain » que ceux des autres pays comparables. De ce fait par exemple la notion de prix moyen du ticket est à prendre avec du recul : les 24 euros pour une séance en 4DX au Pathé Beaugrenelle de Paris contrastent avec les séances à 1 euro pour les scolaires dans des régions qui ont mis en place un Pass jeunes. Suivant qu’on est dans une grande ville ou une petite, qu’on y va en voiture ou non, qu’on y va seul ou en famille, qu’on bénéficie ou non d’une réduction, le budget d’une sortie cinéma varie entre 150 et 6 euros.

Conclusion : le grand écart

Les salles de cinéma, dans le monde entier et singulièrement en France, ont su conserver un public important, et même souvent l’accroître. C’est d’autant plus remarquable que cette stabilité est contemporaine de bouleversements considérables de l’économie et de la sociologie de tout le reste de l’audiovisuel. Le DVD s’écroule, la télévision vieillit et perd de l’audience, les plateformes de streaming bourgeonnent, mais la salle reste imperturbable dans sa majesté historique. En apparence.

Car elle ne joue plus qu’un rôle quantitativement mineur dans le financement des films, même si elle en scelle encore le destin. La salle est économiquement plus un lieu de vente de confiseries et politiquement plus un élément d’aménagement du territoire que la place de marché du film de cinéma qu’elle était il y a soixante ans. Elle risque d’être à la fois Disney-dépendante (aux Etats-Unis Disney demande couramment que 70% du prix du billet lui revienne) tout en se remplissant de cheveux gris. Et The Irishman sort dans 160 millions de foyers sans passer par elle.

Elle est donc condamnée à un grand écart de marketing. D’abord garder les jeunes, en s’appuyant sur le fait que la sortie ciné chez eux est avant tout une expérience sociale. En Grande-Bretagne une enquête citée par Stephen Follows indique que pour les adolescents la seconde raison, après le prix, pour ne pas aller voir un film est de ne pas trouver quelqu’un d’autre avec qui y aller. Il faut donc s’appuyer sur Allociné et Instagram (pas Facebook, c’est pour les vieux).  Le bon usage des réseaux sociaux est sûrement plus stratégique que la multiplication des gadgets, 4DX, Imax, écrans supplémentaires, dont le destin sera probablement le même que la 3D.  Mais il faut aussi tenir compte que bientôt la majorité du public aura plus de 50 ans, consommera moins de Haribo et de Coca (dont l’effet sur la santé est inversement proportionnel à celui sur la marge bénéficiaire de la salle), et restera très probablement insensible à la réalité virtuelle. Ceux-là attachent plus d’importance à la sécurité et à la disponibilité des places de parking, à la facilité de déplacement dans le cinéma, et à l’inscription du lieu dans une « culture cinéma ».

Un pari ? Avec une évaporation d’une partie des films américains vers les plateformes, une baisse tendancielle des ventes de sucreries, liquides ou solides, et un étranglement par les conditions commerciales de l’ogre Disney, les salles vont gagner moins d’argent et perdre un peu de public. Mais elles s’en sortiront, comme elles s’en sont toujours sorties depuis cent ans, parce qu’au fond dans la sortie cinéma le film est à moitié un prétexte.

Alain LE DIBERDER

N’hésitez pas à commenter, compléter, critiquer ci-dessous…


[1] Il s’agit des sorties dites « majeures » à l’exclusion de film sortis uniquement dans certains Etats ou dans un petit réseau de salles.

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8 réponses sur “Cinéma en salles : tout va très bien madame la marquise”

    1. @edusart@aol.com
      Les cartes sont apparues en 2000, et ont beaucoup fait parler d’elles à leur début. On craignait en particulier qu’elles favorisent les grands circuits. Mais, après un engouement initial, elles sont en quelque sorte rentrées dans le rang et inscrites dans le paysage. En 2018, les cartes ne représentaient que 8% des entrées selon le CNC. Elles ont probablement un effet bénéfique pour la fréquentation des “petits” films. Historiquement il est difficile de leur attribuer un effet significatif sur la fréquentation globale. Le point bas des entrées date de 1992 et quand elles sont apparues le cinéma en salles avait déjà amorcé sa remontée depuis sept ans. Mais elles n’ont sûrement pas d’effet négatif bien entendu. Elles ont simplement consolidé l’amour du cinéma de ceux qui l’aimaient déjà.

  1. Excellent. Lu avec intérêt. Il serait intéressant d’y ajouter un paragraphe sur une autre exception bien française : l’éducation à l’image et le nombre d’entrées du très jeune public (de 3 à 7 ans). Savez vous que les programmes de courts métrages additionnent plus d’un million d’entrées ? Le programme Loups tendres et loufoques, composé de 6 courts métrages franco belges, sorti le 16 octobre par le distributeur CPF devrait atteindre 200.000 entrées en 2019! Pour un coût de production qui laisse rêveur. Une exception française qui participe au renouvellement des publics. Et donne un certain espoir.

  2. Très intéressant. On oublie souvent que la salle est avant tout un lieu physique, un espace urbain et public où on se retrouve pour tuer le temps… et éventuellement voir un film. Personnellement, je milite fortement pour l’ouverture de cinémas publics et pour l’ouverture du cinéma à d’autres attraits culturels, du genre montreuillois (prix contenus, espaces café, libraires, rencontres, programmation variée, etc.) par exemple.

    La chronologie des médias ? à voir comment on pourrait la repenser en fonction des évolutions du marché de l’audiovisuel. L’approche “inflexible” eu par la France jusqu’à présent est compréhensible (l’exception culturelle est toujours là et les américains ne l’oublient pas) mais il faudrait aussi réfléchir à comment l’industrie audiovisuelle française veut évoluer, en dehors des pressions des majors du streaming. Une plateforme VOD européenne publique ? privée ? Je suis déjà très satisfait quand la médiathèque de mon quartier me propose des films en ligne à regarder chez moi, on pourrait aussi partir de là.

  3. Bonjour, j’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre article qui répond à plusieurs de mes interrogations. Existe-t-il une version en anglais pour la partager avec mon réseau non francophone ? (ou alors en prévision ?)

    1. @facebook.com/vanessa.lienb
      Bonjour Vanessa,
      Merci beaucoup pour votre intérêt. Le site propose, en haut à droite, pas très visible c’est vrai, la possibilité de choisir parmi une dizaine de langues. C’est une traduction automatique, donc qui propose des versions en anglais de cuisine, en allemand de cuisine, etc. Par exemple le titre “tout va très bien madame la marquise” n’a pas de bon équivalent en anglais. Mais certains de mes visiteurs, allemands ou anglophones, me disent qu’on comprend quand même l’essentiel du propos. J’ai le projet de proposer une version en vrai anglais (du moins le mien) mais ça suppose quelques travaux sur le site.

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