L’audiovisuel public européen, quel dommage !

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Le 9 décembre 2019 risque de rester comme une date noire de l’histoire du secteur audiovisuel européen. Boris Johnson, à la fin de sa campagne électorale victorieuse, a en effet déclaré que la question du maintien du financement public de la BBC se posait désormais, reprenant en version plus hard une idée que sa secrétaire d’Etat à la culture, Nicky Morgan, avait déjà avancée en octobre : les autres entreprises de média se financent toutes seules, pourquoi ne pas imaginer un système d’abonnement à la Netflix pour la BBC? « The system of funding out of what is effectively a general tax bears reflection… how long can you justify a system whereby everybody who has a TV has to pay to fund a particular set of TV and radio channels, that is the question ”. Certes, compte tenu de l’image générale de Boris Johnson en Europe, un optimiste pourrait penser que cette idée est donc désormais grillée de ce côté-ci de la Manche, car l’appliquer serait faire du Boris Johnson. Hélas, autant les qualités de la BBC ont du mal à être imitées sur le continent, autant ce qui lui arrive de triste se duplique au contraire très facilement. Et l’idée de supprimer le financement public de la BBC fait écho à des évolutions qui incitent plutôt au pessimisme.

  • Quelques exemples :
  • En Belgique flamande, la VRT, une des chaînes de télévision les plus innovantes en Europe, est soumise depuis dix ans à d’incessants plans de licenciements et de réduction des dépenses. Elle a déjà perdu 600 personnes (sur 2600 en 2007) et va devoir sans doute en licencier 250 à nouveau.
  • En Autriche on demande à l’ORF de diminuer son budget de 75 millions d’euros (sur un total de l’ordre de 1 milliard).
  • En Suisse la SSR a dû faire face à d’importants économies, après la votation qui proposait de supprimer la redevance (no billlag) en 2018, proposition rejetée à 71%. Pourtant la SSR avait déjà perdu 100 équivalents temps-plein entre 2015 et 2018 (sur 5000).
  • Selon un récent rapport de l’UER un tiers des télévisions publiques ont été victimes d’une diminution de leurs ressources depuis 2017. Rapportés au PIB l’audiovisuel public représentait 0,18% du total en 2014 mais seulement 0,16% en 2018. En monnaie constante, compte tenu de l’inflation, les ressources de l’audiovisuel public ont baissé de 4,3% depuis 2014.
  • Il est inutile d’insister sur le sort de l’ERT grecque, supprimée en 2014, ressuscitée depuis mais très amputée, ni sur celui de la TVP polonaise, décapitée et mise sous la coupe du PIS, le parti populiste au pouvoir.
  • Pour la BBC l’archéologie de l’audiovisuel peut rappeler que la transformation de la BBC en un service payant n’est pas une idée nouvelle. Margaret Thatcher avait demandé en 1985 à l’économiste (libéral) Alan Peacock de plancher sur la question. Son rapport, remis en mai 1986, avait cependant conclu que ce n’était pas souhaitable, à la grande déception des députés conservateurs.
  • En France, comme le rappelle le sénateur Patrick Leleux (LR) dans son rapport sur le budget 2020 de l’audiovisuel : la trajectoire budgétaire définie en 2018 jusqu’en 2022 continue d’être appliquée afin de réaliser 190 M€ d’économies. Le PLF 2020 prévoit ainsi une baisse de 69,2 M€ du concours financier à l’audiovisuel public par rapport à la loi de finances pour 2019, soit une dotation de 3 711,2 M€.

Chaînes privées, ne vous réjouissez pourtant pas ! Cette réduction générale tombe au plus mauvais moment, non seulement pour ces entreprises publiques, mais pour l’ensemble de l’audiovisuel européen. Il s’agit d’une erreur collective historique.

Car les évolutions récentes du système audiovisuel ont déplacé son centre de gravité. L’ancien système avait vu le triomphe de la télévision linéaire commerciale privée aux dépens des anciens monopoles publics. Cette « néo-télévision » selon l’expression d’Umberto Eco, avait exilé la télévision publique, la paléo télévision donc, à la périphérie d’un nouveau système dominant, celui des émissions de flux, des séries américaines et des parts de marché. Mais aujourd’hui le balancier de l’histoire audiovisuelle remet les services publics au centre, en Europe en tout cas. Le haut du panier des séries américaines s’échappe sur les plateformes ou les chaînes payantes et les émissions de flux sont en reflux auprès des annonceurs publicitaires qui leur préfèrent Facebook ou Google. La part d’audience linéaire, cet alpha et oméga de l’audiovisuel de la fin du XXème siècle, n’a plus grand sens.

Quand Netflix et YouTube attirent à eux deux plus d’audience chez les moins de 34 ans que la télévision linéaire, quand les Américains investissent plus de 25 milliards de dollars chaque année dans la production de séries, de films, de dessins animés, de grands documentaires, ce sont les programmes de stock qui règnent au sommet de l’économie audiovisuelle, et non plus les programmes de flux.

Or, en Europe, qui produit ce type de programmes ?

Ecoutons l’UER : 73% des fictions produites en Europe le sont par des services publics, qui y ont consacré 2,8 milliards d’euros en 2017.

Ecoutons l’Observatoire Européen de l’Audiovisuel : pour les séries « haut de gamme » (de 7 à 13 épisodes) les services publics produisent 59% des titres et 56% des heures.

Ecoutons le CNC : en France les chaînes publiques représentent 57% des investissements des diffuseurs en fiction, 68% des documentaires et 59% des programmes d’animation.

(Extrait du bilan du CNC pour 2018)

Enfin, pour l’ensemble des chaînes européennes, si l’on met en rapport le chiffre d‘affaires et les dépenses de contenus on observe que les télévisions publiques sont des machines à transformer des recettes en programmes nettement plus efficaces que les privées. Le graphique suivant montre que si les investissements dans les programmes sont très logiquement proportionnels aux recettes des chaînes, mais cette proportion est de 59% pour les grandes chaînes publiques contre seulement 35% pour les grandes chaînes privées.

Dans le nouveau paysage audiovisuel mondial, le meilleur atout de l’Europe est donc l’ensemble de ses services publics audiovisuels car ce sont eux qui produisent le métal précieux d’aujourd’hui, les programmes de stock.

Pourquoi les chaînes privées sont-elles moins bien placées pour jouer ce rôle stratégique ? A priori certaines d’entre elles financent elles aussi de manière significative des fictions : TF1 en France, ITV en Grande-Bretagne, Antena 3 en Espagne par exemple. Mais elles se heurtent à deux limites : la première est qu’elles restent dépendantes d’un modèle économique impliquant de concentrer une part prépondérante de leurs ressources sur les achats (de séries américaines) et les émissions de flux, pas sur la production. Quand elles produisent des fictions ce sont majoritairement des sitcoms à faible potentiel dans le nouveau système. On peut observer que la concurrence des services de svod les conduit à réinvestir progressivement dans la fiction haut de gamme, comme TF1 avec le Bazar de la Charité, mais dans ce cas en la cofinançant avec Netflix. La seconde limite stratégique est celle que leur impose la pression de Google et Facebook sur leurs recettes publicitaires : les chaînes commerciales peuvent au mieux résister, mais plus croître. Quant aux chaînes payantes, elles restent des producteurs importants mais sont en difficultés durables avec d’un côté l’explosion des droits sportifs et de l’autre la double concurrence des services américains de svod, à la fois pour l’accès aux films (de plus en plus conservés en exclusivité par les majors et leurs filiales) et auprès des consommateurs.

Ainsi l’affaiblissement des grandes chaînes publiques ne se traduira pas par plus de production de la part des chaînes privées, qui ont d’autres soucis : on peut en théorie imaginer un transfert partiel des audiences (âgées) au profit des chaînes commerciales, mais l’éventuel supplément de recettes servirait surtout à rétablir une rentabilité menacée et probablement pas à investir significativement dans des programmes coûteux. Enfin, dans le système de l’audiovisuel européen, quand un euro est transféré du public au privé, il y a 24 centimes qui disparaissent de la production de programmes.

Idéologiquement on peut toujours se demander si c’est bien aux Etats de concurrencer les plateformes américaines de svod. Mais ce débat en chambre, très années quatre-vingt, est surtout très théorique. En pratique, et pour longtemps, si les Européens veulent plus de programmes de stock, ils doivent augmenter et non diminuer les ressources de leurs chaînes publiques.

Car sinon le piège final de la directive SMA se referme.  Cette directive permet à certains Etats (dont la France) de contraindre les services de svod (en pratique les services américains) de proposer au moins 30% de programmes européens et de contribuer à la production d’œuvres européennes. Très bien, bravo ! Mais rappelons que cette directive remplace l’ancienne directive TSF (Télévisions Sans Frontières) dont la première version date de 1989 et qui imposait aux chaînes de diffuser une majorité de programmes européens. Que s’est-il donc passé en trente ans? On contraignait des diffuseurs européens à ne pas dépasser 50% de programmes américains, mais aujourd’hui nous n’en sommes plus qu’à demander aux diffuseurs américains de bien vouloir proposer au moins de 30% d’œuvres européennes. Beau progrès ! Belle vision collective de l’Europe à long terme ! Rajoutons là-dessus une politique désordonnée, mais convergente, des Etats pour diminuer les ressources des chaînes publiques productrices de fiction et le tableau de 2030 est facile à prévoir : un tiers de production en moins et pour les deux tiers restant, la moitié produite et appartenant à Disney, Netflix, Amazon, Apple et Warner.

Il est évident que plaider pour une augmentation des ressources de l’audiovisuel public est aujourd’hui probablement un combat perdu d’avance. La propension à payer la redevance baisse partout dans le monde, au Japon aussi. La redevance pose des problèmes d’assiette, de modalités de perception comme de comparaison avec les prix (de dumping) des offres américaines. Le financement par le budget général de l’Etat comporte un risque (certain) de variations au gré des changements de politique générale. Par ailleurs, l’idée de moderniser les services publics, de leur demander plus d’efficacité tant organisationnelle que dans leurs méthodes de production, n’est pas dénuée de fondement. Cependant, dans ce combat perdu d’avance, on peut espérer que trois idées ne disparaissent pas trop vite:

  1. Il y a un risque certain, au moment où la production de programmes de stock est au cœur du nouvel audiovisuel, d’assister à une rapide marginalisation de l’Europe. Les dégâts n’en seront certes pas économiques et budgétaires, et quelques Etats auront même économisé 0,16% de leur PIB, mais le coût culturel sera immense.
  2. En France, il y aurait un moyen sans doute plus efficace pour augmenter l’efficacité de l’audiovisuel public que de diminuer ses ressources : alléger la tutelle. Quel autre sorte d’entreprise doit-elle en permanence rendre des comptes détaillés non seulement à son conseil d’administration mais aussi à deux ministères, à deux chambres parlementaires, au CSA, sans compter périodiquement à la Cour des Comptes ou l’Inspection Générale des Finances ? Est-il raisonnable que depuis quatre ans, pas moins de douze (12) rapports aient été produits sur le sujet en France? Est-il raisonnable que s’empilent des contraintes fixées par la Loi, d’autres par des cahiers des charges et enfin un Contrat d’Objectifs et de Moyens ? Ce dernier ne pourrait-il pas suffire ? La tutelle du CSA ne devrait-elle pas suffire ?

Enfin:

L’Europe ne devrait-elle pas financer, au moins en partie, les services publics audiovisuels si les Etats nationaux ne savent plus le faire ?  

Alain LE DIBERDER

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4 réponses sur “L’audiovisuel public européen, quel dommage !”

  1. “Le 9 décembre 2019 risque de rester comme une date noire de l’histoire du secteur audiovisuel européen. Boris Johnson, à la fin de sa campagne électorale victorieuse, a en effet déclaré que la question du maintien du financement public de la BBC se posait désormais”…

    Papier très intéressant. Mais au fait, comment concilies-tu ton libéralisme avec ce vibrant plaidoyer pour la télé publique ? Quel régime libérale s’accommoderait d’un média financé par l’État ?

    1. @Rosselin
      Cher Jacques,
      Je ne vois là au contraire aucun problème. D’un point de vue général le libéralisme n’est pas l’ennemi de l’intervention de l’Etat, au contraire. Sauf pour des fondamentalistes adorateurs d’Ayn Rand qui sont au libéralisme ce que les salafistes sont à l’Islam. Le libéralisme c’est d’abord une théorie de l’Etat (et pas des marchés) qui expose comment celui-ci doit instituer et protéger le marché. Par ailleurs, et cette fois-ci d’un point de vue non plus théorique mais historique, la totalité des partis “libéraux” européens (Tories, CDU/CSU, Démocratie Chrétienne italienne, gaullistes, etc) ont accompagné la télévision publique. Sa nécessité est doublement enracinée dans le fait que la télévision n’est pas qu’un marché d’une part et que d’autre part son marché est imparfait (ie la concurrence non régulée ne conduit pas à l’optimum). Même aux Etats-Unis les Républicains n’ont jamais supprimé la FCC.

  2. Le graphique de l’UER sur les investissements dans les contenus par rapport au chiffre d’affaires me paraît un peu bizarre. D’abord, il me paraît plus correct de parler de “revenus d’exploitation” que de chiffre d’affaires. Mais surtout, est-ce que les chiffres considérés incluent les revenus des activités de radio ? Si oui, cela n’a aucun sens de comparer l’ARD, la BBC, la RAI (qui cumulent radio, télévision et nouveaux services) avec ceux de FTV qui n’a pas d’activités dans le domaine de la radio. Les problèmes méthodologiques pour ce type de comparaisons sont immenses, en raison des différences de systèmes comptables. Même les chiffres de l’ARD et de la ZDF ne sont pas comparables en raison de différences dans les systèmes comptables.

    1. André, tu as raison bien sûr de soulever ce problème méthodologique que tu connais mieux que personne. Tu aurais pu ajouter d’ailleurs que la notion de “dépenses de programmes” est encore plus sujette à diverses interprétations que celles de “chiffre d’affaires”: comment compte-t-on les dépenses pour les émissions d’info, quelle durée de droits, pour quels territoires, etc.? Mais sur le fond, je maintiens la conclusion: oui, pour un euro qui rentre dans les caisses d’une chaîne de télévision européenne, il y a beaucoup plus d’euros qui ressortent en commandes de programmes sur une chaîne publique que sur une chaîne privée. Ceux qui ont travaillé dans les deux le savent sans passer par l’UER. La corrélation montrée n’est pas “bizarre”. Cette réalité ne doit pas être politiquement occultée par des raffinements méthodologiques, sauf si une méthodologie meilleure aboutissait à une conclusion inverse. Je me suis fondé sur les dernières publications de l’UER qui elles-mêmes ne sont pas avares de précautions, en particulier pour expliquer que la notion de “licence fee”, suivant qu’il y a la radio ou non, que les frais de recouvrement sont comptés dedans ou non, doit être manipulée avec précaution. On peut bien sûr repartir des données propres à chaque pays, et si je me limite aux deux pays que je connais bien, la France et l’Allemagne, on arrive en effet à des chiffres différents. Mais le surcroît de précision qu’on obtient pour chaque pays se paie alors d’une incomparabilité quand on l’étend à toute l’Europe. Je pense alors que les données de l’UER sont imparfaites mais les moins mauvaises disponibles. C’est d’ailleurs un problème propre à toutes les statistiques: en toute rigueur elles sont très imparfaites, mais si on attend que la perfection arrive sur terre, seuls les plus puissants profiteront de cette attente. Cela étant, si un meilleur usage des données aboutissait à une conclusion invalidant ma conclusion, je serai enchanté de changer d’avis et d’essayer de le faire savoir.

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